Au nom de Chris
Je m’extirpe de mon sac de couchage […]
Je m’extirpe de mon sac de couchage et sors de l’abri. Je frissonne. Je tremble. Mes jambes et mes bras tremblent. Et même ma bouche. Je suis seul dans le silence d’un paysage qui me coupe le souffle. La brume enveloppe les montagnes de sa blancheur mouillée, semi-opaque, fantomatique. L’humidité sournoise de la brume s’insinue partout en moi. Tout est flou et inquiétant. Un court instant, je me demande si c’est moi qui vois flou. Si j’ai perdu sept dixièmes sur chaque œil dans la nuit. Si mon cerveau est en bon état de marche. Si cet instant de panique est réel, et ces questions flippantes me font trembler encore plus.
Je retourne dans l’abri pour enfiler mon sweat polaire.
Inspirer.
Expirer.
Pas de Chris dans les parages. Je ne sais pas où il est parti, ni pourquoi il a pris son sac à dos. Je n’ose pas m’éloigner alors je reste planté là un moment, à attendre son retour en faisant les cent pas autour de l’abri.
« Chris ! »
Chriis !
J’ai effrayé un oiseau perché sur une branche, il s’envole dans un bruissement d’ailes. Un petit rapace.
Et à nouveau, le silence ouaté et menaçant.
« CHRIS ! »
CHRIIIS !
Seul l’écho de ma propre voix me répond et cet écho est chargé d’angoisse.
« CHRIIIIIS ! »
CHRRIIIIIIIISSS !!!
Entendre l’écho de ma petite voix insignifiante suintant l’angoisse ne fait qu’amplifier l’angoisse.
Ma petite voix inquiète perdue dans l’immensité de la montagne sauvage engloutie dans la brume.
Il est où ce con, putain ?
Et s’il m’avait planté là ?
Et s’il s’était tiré pour de bon ?
Et s’il ne revenait jamais ?
Inspirer, expirer.
Pas chialer.
Ravaler larmes et morve.
Dresser des barrages pour lutter contre les grandes eaux.
Sauter d’un pied sur l’autre pour se réchauffer.
Bouger les bras et les jambes.
Courir un peu tout autour de l’abri.
Inspirer, expirer.
Mettre un couvercle sur la panique.
La panique ébouillante la cervelle.
La panique crame les neurones.
Ne pas laisser la panique prendre le dessus.
Chris va revenir.
C’est obligé.
Je tremble moins et j’ai moins froid.
Au loin la brume devient rose.
Les cimes des sapins émergent de la brume couleur barbe à papa.
Comme éclairée de l’intérieur, la brume vire au jaune, puis dévoile des pans de montagne boisée en se dissipant çà et là.
– C’est magique, non ?
Je me retourne.
Chris est là. Il me dévisage en silence mais son regard dur est un miroir. Dans les yeux verts et froids de Chris, je me vois tel que je suis ce matin : moche, avec mon gros pif et mes yeux en fentes rougis par les larmes.
Moche, vulnérable et pathétique.
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