Au nom de Chris
Chris ouvre le coffre […]
Chris ouvre le coffre et en sort un sac à dos deux fois plus gros que le mien. Il referme le coffre. Ça me fait sursauter.
– Let’s go !
On s’éloigne de la voiture pour emprunter un sentier étroit et caillouteux. Pas top, les baskets pour ce genre de terrain. Chris aurait pu me prévenir. Je remarque qu’il porte des chaussures de rando, lui.
Je me retourne plusieurs fois pour regarder le SUV noir, de plus en plus petit et insignifiant, bientôt englouti dans les restes de la brume matinale.
Ça grimpe vite et fort.
Mon cœur bat trop vite.
Déjà essoufflé…
Et toujours ce nœud dans la gorge.
Courage, putain !
Prouve-le, que t’es pas un sac à merde.
T’as qu’à mettre un pied devant l’autre en t’efforçant d’arrêter de gamberger.
Ne pas penser à ma mère, surtout.
Je règle mon pas sur celui de Chris.
J’essaie de respirer calmement.
Voilà…
Un peu moins rapide, le cœur.
On entre dans une zone boisée, plus sombre. Beaucoup de chênes. Des châtaigniers et des frênes aux petites feuilles dentelées.
Pas penser à ma mère.
Se concentrer sur les feuilles, elles ont toutes des verts différents. La feuille de chêne est plus foncée. C’est lui le roi de la forêt : le chêne. Le plus grand, le plus fort. Ah non, c’est le sapin ! Mon beau sapin, roi des forêts…
Pas penser à Noël.
J’aimerais être un chêne, enraciné dans le sol pour le restant de mes jours. Être forcé de rester près de ceux que j’aime, de ne jamais les quitter. Enraciné par nature. Ne pas avoir le choix.
C’est dur, d’avoir le choix.
Faut pas se tromper.
C’est dur, de ne pas se tromper.
Je devrais me sentir libre, là.
Je me sens oppressé.
Pas la première fois que ça m’arrive, mais là, c’est différent.
La menace ne vient pas de moi.
Inspire, expire.
Je règle mon pas sur celui de Chris en chassant les pensées toxiques comme les insectes qui commencent à bourdonner autour de ma tête. Mouches, moustiques, moucherons.
La brume se dissipe et des taches de lumière éclairent le sol brun.
Ça fait combien de temps qu’on marche comme ça, en grimpant toujours plus haut ?
Deux heures ?
Trois ou quatre ?
Comme s’il entendait mes pensées, Chris s’arrête et se tourne vers moi :
– On est bientôt arrivés. Tu seras pas déçu, mec. L’endroit est canon.
On marche encore un bon moment. Puis Chris s’arrête. Il regarde autour de lui, sort une boussole de sa poche.
– On n’est pas loin, là. Encore cinq cent mètres, à tout casser.
Quelques kilomètres plus loin, Chris pose son sac à dos sur le sol. Il a l’air contrarié. Son visage est creusé par l’effort.
– Fuck ! On devrait être arrivés. Attends-moi là. Je reviens.
Et il s’éloigne.
J’ai chaud.
Je pisse contre un arbre.
T’inquiète, il va revenir.
Et s’il ne revenait pas ?
Arrête, putain !
Tu vas pas te remettre à chialer comme un môme.
Un peu de… je sais pas, moi… un peu de dignité, merde !
Inspire, expire.
Le voilà qui se pointe.
Ouf.
Ben tu vois !
Détends-toi.
T’inquiète.
Tu peux lui faire confiance.
Il t’a jamais déçu, Chris.
– Bon… écoute, Sven… je retrouve pas l’endroit précis mais c’est pas grave… on va s’installer là, c’est pas si mal… OK ?
– OK.
Je m’assois par terre. Chris me dévisage d’un air dur.
– Déjà fatigué ? Faut que tu t’endurcisses sérieux !
Il sort une bâche de son sac à dos et un couteau.
– Ici… c’est à peu près plat. Va me chercher des bâtons costauds pour construire l’abri. Si t’en trouves pas, t’as qu’à casser des grosses branches. Tu vas avoir besoin de ça, dit Chris en me tendant le couteau.
Je le sors de son étui noir, la lame est large et assez courte, en partie dentelée. Un vrai couteau de survie.
– Il est à toi, maintenant. C’est du costaud, ça va devenir ton meilleur ami – après moi. T’es content ?
– Super content. C’est mon premier couteau. Merci, Chris.
– Allez, file me couper des branches, bien longues et bien solides pour les fondations de l’abri.
Je ramasse les plus grosses branches mortes que je trouve et je me sers du couteau pour en tailler quelques-unes sur le tronc d’un pin. Je les apporte à Chris.
– Ces trois-là c’est bon, ces deux-là sont trop minces et celle-ci est trop courte.
J’y retourne. Suis pas très à l’aise avec mon nouveau couteau. C’est dur de scier une branche fraîche. J’ai mal aux mains.
Je retourne voir Chris avec les branches. On les dispose en A et Chris les attache entre elles avec de la corde. Il s’y reprend à deux fois pour faire les nœuds. On dispose la bâche sur la structure. Elle est un peu trop courte.
– Va chercher des petits branchages pour nous isoler du sol, maintenant.
Je ramasse du bois mort et je taille des petites branches avec mon couteau. Je commence à être fatigué, très.
– Encore. Y en a pas assez, dit Chris.
J’y retourne.
Construire cet abri ici, ça m’amuse moins que dans notre forêt.
Le nœud dans la gorge revient.
Ça ne m’amuse pas du tout, de construire un abri ici.
C’est où, ici ?
Qu’est-ce que je fous là ?
Je ferme les yeux.
Rêve de les ouvrir en me réveillant dans mon lit douillet.
Je peux presque entendre les bruits de vaisselle et sentir l’odeur du café et du pain grillé provenant de la cuisine.
– Ça vient, ces branches ? gueule Chris.
Mais je ne rêve pas.
Quand le réel ressemble à un cauchemar, on se demande si on est en train de devenir fou.
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