Au nom de Chris
Judith a déménagé […]
Judith a déménagé. Chris a disparu. Il me reste quoi ?
Qui ?
Ma mère, ouais…
Il me reste quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui prend de plus en plus d’importance dans ma vie quotidienne. J’apprends à le connaître. Je l’observe, j’étudie chacun de ses gestes. Sa manière de se dandiner d’un pied sur l’autre, comme s’il avait envie de pisser. Ses jambes un peu courtes, ses fesses larges et plates, son bide naissant, ses épaules larges et ses bras pas si musclés que ça. Son nez retroussé, ses sourcils clairs et fins, sa bouche mince souvent figée dans un rictus ironique et triomphant, mais parfois, je surprends sur son visage une expression amère et angoissée.
J’apprends à le connaître. Sans jamais lui parler.
Lui, il est là.
Il répond présent.
Chaque jour de la semaine, je croise sa sale gueule dans les couloirs du collège.
Avant, je baissais les yeux.
Avant, j’étais terrifié. C’est fini ça. Je ne m’explique pas bien pourquoi, mais je n’ai plus peur de lui.
J’ai plus peur de me faire démonter la gueule.
Peut-être que j’en ai envie.
Je ne suis pas pressé.
Je reste en retrait et j’observe. Ses gestes brutaux et imprécis.
J’observe et je me concentre sur ma haine. J’en prends soin, je la bichonne, je la fais briller.
Au moins il me reste ça.
Ma haine pour Geoffroy.
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