Au nom de Chris

Claudine Desmarteau · Chapitre 37 sur 156

Pages du PDF

Au nom de Chris

– C’est bon […]

– Oui, très bon.

– Mange alors ! Tu n’as plus faim ?

– Je me suis déjà resservi.

Ma mère reprend une aile de poulet. Elle détache le gros de la chair avec sa fourchette et son couteau puis finit de nettoyer les os en mangeant avec les doigts. Elle fait des bruits avec sa bouche en mastiquant. Elle mange un peu trop, ma mère, et elle fait un peu trop de bruit en mastiquant. Elle a un peu grossi. Elle ne porte plus sa robe cintrée à fines rayures bleues et blanches – sans doute qu’elle n’arrive plus à la fermer. Elle ne se maquille plus, se teint les cheveux moins souvent. Des fils blanc et argent ont envahi ses tempes.

On mange dans la cuisine. En silence. Seuls les bruits de mastication de ma mère.

Le four est éteint mais il a réchauffé la pièce. Fait trop chaud. Depuis quelque temps, j’ai toujours trop chaud à la maison. Je me suis habitué à la fraîcheur des nuits dans la forêt. Je regarde ma mère manger son poulet avec les doigts et ses bruits de bouche me vrillent le crâne.

– Je peux me lever de table, m’man ?

– Oui… si tu as fini de manger.

Ma mère me regarde en souriant. Il n’y a rien de plus triste qu’un sourire triste.

– Tu voudras regarder un film, après le dîner ?

– Ce soir je peux pas. J’ai du travail.

– Ah…

Ma mère s’essuie la bouche avec une serviette en papier, se lève et débarrasse la table.

Je sors de la cuisine, monte dans ma chambre et ouvre la fenêtre en grand.

OceanofPDF.com