Au nom de Chris
Chris me donne deux claques […]
Chris me donne deux claques. Me force à m’asseoir. J’ai la tête qui tourne et des fourmis dans les jambes.
– Essaie de te mettre debout.
Chris m’aide à me relever. Je titube.
– Allez ! Du nerf ! Adosse-toi au tronc.
Chris sort une gourde de son sac à dos.
– Tiens. Bois, ça te fera du bien. Tu m’en laisses un peu, hein… Ça va mieux, tu récupères ? Putain… Tu m’as fait peur, imbécile. Faut que tu deviennes plus endurant. Plus vigilant, aussi. Vigilance constante. On ne peut pas, ON NE DOIT PAS dormir sur nos deux oreilles. Écoute, mec : on n’a pas dix ans pour se préparer. Même pas cinq. On est au pied du mur. C’est en marche, depuis longtemps. Tout est en train de s’écrouler. Un putain de château de cartes. Incendies, sécheresse, inondations, ouragans… famines, épidémies… Ça va aller très vite. Retour à l’âge de pierre, en pire. Tu sais pourquoi ? L’homme s’est transformé en gros tas de merde. Faible, lâche, frustré, violent. Dangereux, très dangereux, parce qu’il a peur. Il se chie dessus. Pour rester en vie, on va devoir se battre avec des hommes qui sont devenus pires que des bêtes sauvages. C’est ça, la plus grande menace, tu comprends ? Tuer ou être tué, t’auras même pas le temps de te poser cette question. Tu devras frapper vite et fort, sans avoir la main qui tremble. Ta vigilance, t’as intérêt à l’aiguiser au maximum. Ne jamais baisser la garde. L’ennemi sera partout. Il t’épiera, te pourchassera, guettera le moment où tu es le plus vulnérable pour t’attaquer par-derrière, t’égorger ou te trouer la peau, pour un quignon de pain ou une gourde d’eau. C’est pourquoi tu dois toujours être sur tes gardes. Ta vigilance doit être absolue et constante. Esprit vif, sommeil léger. Interdiction de se vautrer dans les bras de Morphée comme un bienheureux, sous peine de ne jamais se réveiller. Fourre-toi ça dans le crâne : le mal ne dort jamais.
Chris ne me regarde plus. Il médite sur sa petite tirade, regarde au loin, comme s’il se projetait dans l’avenir. Plus je l’observe, moins je le reconnais. Ses yeux verts sont cernés, enfoncés dans leurs orbites, froids et inexpressifs. Des rides profondes entourent sa bouche mince. Tout son visage anguleux est empreint de dureté.
– Je croyais que tu voulais pas devenir un meurtrier, je dis.
Chris me dévisage avec un sourire dédaigneux.
– On n’aura pas le choix. Tuer ou être tué, c’est simple à comprendre, non ?
– T’as envie de ça, en fait. T’as envie de tuer et de pouvoir te justifier avec tes conneries sur l’apocalypse.
– « Mes conneries sur l’apocalypse » ?… Mon pauvre Sven, je te plains… Décidément, t’as rien compris. Je perds mon temps avec toi.
– Je m’appelle pas Sven.
– T’es dans le déni, comme tous ces pauv’ nases… Au fond, tu sais que t’es pas à la hauteur. T’as été trop dorloté. Pourri gâté… C’est une drogue dure, le confort. Une vraie gangrène. Ça te pourrit de l’intérieur.
– C’est toi qui es pourri de l’intérieur. T’as envie que tout finisse parce que tu crois plus en rien.
– Je rêve… Me parle pas sur ce ton ! Tu veux me donner des leçons de vie, petit sac à merde ?
– Je suis pas un sac à merde.
– Ça reste à prouver. T’es faible, lâche, t’as aucune résistance. Trois jours de vadrouille et il réclame déjà sa môman.
– Je ne veux plus rien apprendre de toi. Je veux rentrer.
– C’est pas toi qui décides. Toi, tu fermes ta gueule. Je t’ai assez entendu, là.
– T’as pas de parole. Tu tiens pas tes promesses. Je te fais plus confiance.
– Je m’en branle, de ta confiance.
– Tu veux pas me ramener chez moi ?
– C’est trop tôt. Tout ce qu’on a fait ne servirait à rien.
– T’es malade. T’es complètement taré, en fait. Tu sors de l’HP, peut-être.
– FERME TA GUEULE !
– T’es fou. Je le vois dans tes yeux. Tu me ramèneras jamais, hein ?
– Tais-toi ou ça va mal finir.
– Tu vas faire quoi ? Me frapper, me ligoter, me tuer ? Je me tire.
– Tu vas rester. Tu t’en sortiras jamais tout seul, Sven.
– ARRÊTE DE M’APPELER SVEN, PUTAIN !
– Calme-toi.
Chris m’attrape par le bras et le contact de sa main sur ma peau produit un choc presque électrique. Tout mon corps est galvanisé par la haine. La haine met le feu dans mes veines. Mon sang circule plus vite et plus fort. Avec toute la puissance de cette énergie noire, je libère mon bras et frappe Chris sur le torse, en plein milieu du plexus solaire. Le souffle coupé, il s’écroule. Je m’enfuis en courant dans la nuit.
Je cours en slalomant entre les troncs.
Je cours le plus vite possible sans savoir où je vais.
Je cours jusqu’à ce que j’arrive tout au bout de mes forces, alors je me laisse tomber sur le sol, j’enfouis ma tête dans mes mains et je pleure.
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