Au nom de Chris

Claudine Desmarteau · Chapitre 106 sur 156

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Au nom de Chris

– Ça va, sac à merde […]

– …

– Pas trop fatigué, ce matin ?

– …

– T’as mal à la mâchoire, non ?

– …

– Après toutes ces bites que t’as sucées…

Les rires de la bande de moutons éclatent dans le couloir du collège.

– Hé, sac à foutre ! 

– Putain il en a plein l’estomac. 

– Ahahahahahah !

Ça résonne dans ma tête creuse, les mots qui tabassent et les ricanements. Je suis sonné. J’arrive plus à penser mais je me vois comme si j’étais sorti de mon corps : je suis blanc comme un mort. Livide à l’extérieur et écarlate à l’intérieur. J’ai chaud et froid en même temps. Je veux m’enfuir mais les moutons de Geoffroy me bloquent le passage. Fuir loin et ne jamais revenir. Je suis piégé. Il faudrait mourir sur place pour échapper à ça. Sur le moment, je le désire intensément : mourir sur place, rapidement et proprement, sans l’aide de personne, sans que Geoffroy et ses moutons aient le temps de me toucher. Mourir vite et m’envoler hors d’ici, traverser les murs et me fondre dans les poussières qui volent et scintillent dans la lumière. Libre et transparent comme une poussière en apesanteur.

Un des moutons de Geoffroy me regarde et dans ses yeux, je lis quelque chose qui ressemble à de la peur. Ça fait peur, de regarder un mec blanc comme la mort. Il s’efface et je me faufile en rasant le mur, je monte les escaliers quatre à quatre pour rejoindre la salle de classe. Je suis essoufflé. Douleur dans la poitrine.

Le cours de maths est interminable et je n’arrive pas à me concentrer sur les paroles du prof. Je redoute d’entendre la sonnerie. À la fin du cours, je sors le premier ou le dernier ?

J’hésite.

Si je sors le dernier, Geoffroy risque de m’attendre pour me choper au pied des escaliers. Mieux vaut sortir le premier et filer à la cantine avant la cohue. Geoffroy me zieute du coin de l’œil, comme s’il lisait dans mes pensées.

Cinq minutes avant la fin du cours, je range mon cahier et ma trousse et j’enfile mon blouson. Geoffroy me sourit avec perfidie en mimant une fellation, comme s’il tenait une bite invisible de la main gauche, sa langue gonflant sa joue droite. Ricanements étouffés. Le prof ne voit rien. Le prof n’entend rien. Le prof écrit ses équations au tableau. Il nous tourne le dos.

Le prof regarde ailleurs comme tous les autres.

Sonnerie.

Je me sauve et descends les escaliers au pas de course.

À la cantine, je suis le premier ou presque. J’ai pas faim. Sur mon plateau je pose une banane, une pomme et un morceau de pain. Je les mangerai ailleurs, dehors. Il y a une fille devant moi qui prend son temps. Elle hésite entre des haricots verts et des frites. Elle a envie de frites mais elle demande des haricots verts, puis finalement, elle change d’avis. Moi je trépigne.

J’embarque banane, pomme et morceau de pain dans mon sac à dos et je me dirige vers la sortie. Trop tard. Je les vois arriver. Geoffroy et sa horde de moutons. Je fais souvent le même cauchemar d’une vague qui enfle en se rapprochant de moi et je ne peux rien faire pour échapper à cette vague gigantesque qui va éclater sur ma tête et m’engloutir.

– Hé, le suce-boules… Me dis pas que t’as déjà mangé ! T’as des renvois ?

Ricanements.

– C’est qu’il en a avalé, du foutre. Tu les as vues, les photos ?

Ricanements amplifiés.

– Tu suces bien, ça fait plaisir à voir.

– Et toi, t’as déjà sucé des bites ? je m’entends répondre.

Geoffroy me fixe avec des yeux ronds.

– T’as dit quoi, là ? Répète !

– Je t’ai demandé si tu suçais des bites.

Silence. Un rictus de haine tord la bouche de Geoffroy. Je continue sur ma lancée :

– Tu peux te branler sur des photos de mecs qui se sucent, si ça t’excite, mais arrête avec tes montages dégueulasses.

Geoffroy s’approche de moi, tout près.

– Tu me donnes des ordres ? Je rêve, il me donne des ordres ! Retire ce que t’as dit, sac à merde.

– Non.

Il me chope par mon blouson.

– Retire ce que t’as dit et excuse-toi.

J’attrape son avant-bras droit et je lui fais une clé de poignet. Il grimace, je force sur l’articulation et il se retrouve au sol. Je lâche son poignet et m’éloigne de quelques pas. Il se relève et articule :

– Excuse-toi ou je te défonce la tête.

– J’ai pas envie.

– Comme tu veux… Tu pourras plus rien sucer, après.

Il se jette sur moi et me frappe au visage. Il cogne fort. Ses poings sont durs. J’ai un goût de sang dans la bouche. Il continue à me frapper sans relâche. Au visage et au torse. « Arrête, Geoffroy ! » j’entends, mais il continue, il veut m’achever et je me protège comme je peux avec mes bras.

– C’est bon ? T’as eu ton compte, sac à merde ? il crie dans mon oreille.

Il me crache dessus.

– Dégage ou je te finis !

Je suis recroquevillé sur moi-même.

Mal partout

Je vois flou

J’essaie de reprendre mon souffle

Je me redresse, lentement

J’inspire, expire tout l’air de mes poumons

Inspire à nouveau

Je bande mes abdos et

avec toute la force qui me reste

Je le fais éclater à la gueule de Geoffroy

et de ses moutons

Mon kihap

qui a le goût du sang

et de la rage.

Mon cri a surpris Geoffroy.

Je l’attaque avec un coup de poing sur le sternum. Estomaqué, il recule et revient pour me charger. J’esquive ses poings et lui envoie une droite en pleine gueule, puis un violent coup de pied sur le genou gauche. Il vacille et avec le tranchant de la main, je le frappe au cou, sur un point de pression.

Il s’effondre.

Les moutons ne ricanent plus. Les moutons sont tétanisés.

Ils regardent Geoffroy couché sur le lino, inconscient.

Je ramasse mon sac à dos et je me tire.

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