Au nom de Chris
Elle est moche, aujourd’hui […]
Elle est moche, aujourd’hui. Elle n’a pas rendez-vous avec son patient (ou sa patiente) chéri(e), c’est sûr. Ou alors elle s’est fait larguer… Elle a des poches sous les yeux – pas maquillés – et sa peau est comme chiffonnée. Ses cheveux sont ternes. Elle a des jambes épaisses. La cellulite fait des petites vagues à travers son collant à l’arrière de ses cuisses, à l’endroit où elles sont en contact avec son fauteuil en velours bleu.
Putain, comment ça me gonfle d’être là.
Je regrette d’être venu.
Pas envie de parler…
Rien à lui dire.
C’est elle qui rompt un long silence.
– Ça fait un moment qu’on ne s’est pas vus, Adrien.
– Ouais.
– Ce n’est pas un problème d’annuler une séance, mais il faut prévenir avant.
– OK.
– Comment vas-tu ?
– Bien.
– Et la situation au collège ?
– J’ai été exclu, dix jours.
– Pour quelle raison ?
– J’ai frappé Geoffroy.
– Ce n’est pas la première fois que tu le frappes, si je me souviens bien.
– Oui, mais là j’ai frappé plus fort.
– Pourquoi ?
– Je comprends même pas pourquoi vous me posez cette question. Vous captez rien, on dirait. Je vous ai dit qu’il me harcelait. Vous vous rappelez ?…
– Très bien, oui. Mais ça ne justifie pas la violence.
– Et qu’est-ce qui justifie la violence, alors ?
– Rien ne justifie la violence, et la violence ne résout rien.
– C’est ça… J’en ai marre de vos petits discours et de vos leçons de morale. C’est facile pour vous. Vous êtes là, le cul sur votre fauteuil… Pour vous, la violence c’est abstrait. Vous pouvez pas imaginer ce que je ressens quand Geoffroy me crache dessus.
– …
– Est-ce qu’on vous a déjà craché dans la bouche ? Est-ce qu’on vous a déjà traitée de « suceuse de bites pleines de merde » ? Est-ce que des photomontages de vous en train de sucer des bites, ou de vous faire enculer, ont déjà circulé sur les réseaux sociaux ?
– …
– C’est pas de venir pleurnicher ici en vous racontant tout ça qui va m’aider à régler le problème. Je suis OBLIGÉ de réagir. J’ai pas le choix, vous comprenez ?
– Oui… je peux comprendre mais…
– Toutes les nuits, je me réveille et je pense à Geoffroy. Je pense à la manière dont j’aimerais le tuer. Je visualise la scène : je bande mon arc et je lui envoie une flèche entre les deux yeux. Ou mieux : je balance une hache qui lui fend le crâne en deux. Ou alors je l’étrangle avec un fil de fer, je lui tranche la gorge avec un cutter…
– Je crois que le problème est suffisamment grave pour faire l’objet d’une plainte, Adrien.
– Je veux pas porter plainte. Je vous ai déjà expliqué pourquoi. J’ai qu’une chose à faire : quitter ce collège de malheur.
– En tout cas, c’est une bonne chose que tu fasses du sport pour évacuer ton stress et ta violence.
– Parce que vous croyez que c’est si simple que ça ? Je fais un peu de sport et hop, c’est évacué !
– Ce n’est pas ce que j’ai dit.
– De toute façon j’y vais plus, aux cours de hapkido.
– C’est dommage.
– …
– Pourquoi tu n’y vas plus ?
– Je veux pas me faire formater par le prof.
– Il s’agit d’apprendre, ça passe forcément par l’acquisition de certaines règles, j’imagine. Qu’est-ce qui te fait dire que ça va te formater ?
– Ben… c’est… Ils sont trop scolaires, les profs.
– Tu pourrais essayer un autre cours, pour appréhender une autre manière d’apprendre, peut-être…
– Je veux pas qu’on me force à entrer dans un moule. Ni qu’on m’enfonce des idées à la con dans le crâne.
– Quelles idées à la con ?
– « Rien ne justifie la violence » « La violence ne résout rien »… C’est le genre de banalités qui me donnent envie de vomir.
– Ça ne me surprend pas que tu fasses preuve d’agressivité. C’est plutôt bon signe.
– C’est signe qu’il est temps que j’arrête de venir ici.
– Je ne le crois pas. Tu as encore un travail à faire sur la violence que tu as subie, pour éviter qu’elle se retourne contre les autres… et contre toi-même.
– J’ai plus envie de parler de tout ça.
– Tu peux y réfléchir tranquillement. Rien ne presse.
– C’est tout réfléchi. Je veux arrêter les séances.
– Si tu changes d’avis, je suis là.
– Bon, ben… au revoir.
– J’espère avoir de tes nouvelles, Adrien.
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