Au nom de Chris
J’ai une impression de complète irréalité […]
J’ai une impression de complète irréalité alors que nous roulons en silence dans le paysage vertigineux. En silence, nous roulons en longeant les parois rocheuses et le vide du précipice surgit à chaque virage. En silence dans la lumière de fin de journée, nous roulons vers la vallée et j’ai du mal à le croire : chaque virage me rapproche de la délivrance. Le ciel a viré au bleu dense, les montagnes sont plongées dans l’ombre, seules les crêtes accrochent encore la lumière du soleil, une lumière douce et précieuse, la lumière magique et éphémère de la fin du jour. Faites qu’elle se prolonge longtemps, le temps qu’il nous faudra pour atteindre la vallée. Chris conduit lentement, trop lentement à mon goût mais ça vaut mieux, vu la gueule qu’il a. J’ai peur qu’il s’endorme au volant, j’ai peur qu’il fasse une sortie de route dans le ravin, j’ai peur qu’il ne me laisse jamais descendre de cette bagnole noire qui ressemble à un corbillard. Je lui ai posé plusieurs questions et il m’a juste répondu « Fais-moi confiance, ok ? », mais c’est impossible. Plus jamais je lui ferai confiance. La confiance perdue ne se rattrape pas, même si on essaie tant bien que mal de recoller les morceaux. Ça, je ne lui ai pas dit. On roule en silence. Inutile de parler. L’ombre a gagné tout le paysage, maintenant. La route est de moins en moins sinueuse. On arrive à un croisement. Chris freine, se gare sur le bas-côté et se tourne vers moi :
– C’est ici que nos chemins se séparent. Tu prends cette route, tu marches une quinzaine de kilomètres et tu tomberas sur la forêt.
J’ouvre la portière et je descends du corbillard. On échange un regard. Chris me fait un petit signe de la main avant de démarrer. Le corbillard s’éloigne dans l’obscurité. Je ferme les yeux pour ne pas pleurer. Je marche sur le bord de la route déserte. Je me retourne plusieurs fois pour vérifier que le corbillard n’a pas réapparu dans mon champ de vision. Je marche vite, en croisant les doigts pour que cette route me mène à la forêt où est garé mon vélo. J’espère que Chris ne m’a pas raconté de conneries, quinze kilomètres, ça fait une trotte, raison de plus pour marcher vite… pas trop quand même, inutile de m’épuiser sur les premiers kilomètres… Je ralentis et je respire. Je respire et je ralentis. Peu à peu, je trouve le bon rythme, la bonne foulée. Je réalise avec joie à quel point je me sens léger. Putain, qu’est-ce que je me sens léger ! Je marche seul sur le bord de la route noire, sans soutenir Chris – il est lourd, ce con. Je me sens porté par mes jambes et je hume l’air chargé d’odeurs de foin coupé, de cyprès et de fleurs sauvages. C’est une nuit claire et fraîche, pareille à la nuit de ma rencontre avec Chris. Je repense aux mois qui se sont écoulés depuis que Chris a surgi dans ma vie… Il occupait tout mon esprit. Et ces derniers jours – en enfer – passés avec lui… combien de jours, au juste ? Cinq… six ?… Je compte les jours depuis qu’on a quitté la forêt et qu’il m’a embarqué dans cette galère. Trois ?! Seulement trois jours et deux nuits ! Les trois jours et deux nuits les plus longs de ma vie. Trois jours et deux nuits dans un gouffre. Je ne suis plus le même. Je marche seul dans la nuit et je n’ai plus peur. Je marche seul dans la nuit claire et fraîche, je reconnais les abords de la forêt et je me sens envahi par une douce euphorie. Ma mère m’attend, j’ai hâte de la serrer dans mes bras. Je pense à Chris, qui va quelque part… là où personne ne l’attend. Je suis chanceux. Je suis vivant. Je marche seul dans la nuit claire et fraîche depuis plus de deux heures, donc il est minuit passé, donc nous sommes le 21 juin et cette nuit magnifique est la nuit la plus courte de l’année. Sous un plafond d’étoiles, je marche vers mon avenir plein de mystères et de possibles.
C’est l’été.
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