Au nom de Chris
– Faut qu’on se remette à niveau, Sven […]
– Faut qu’on se remette à niveau, Sven. Qu’on réapprenne les bons gestes. Pour être fin prêts, quand le moment sera venu. Parce qu’on n’aura plus le temps. Seuls survivront ceux qui auront anticipé. Les connards qui gémissent sur les catastrophes à venir mais qui ne font rien pour s’y préparer, ils vont prendre cher. Putain ! Tout le monde sait qu’on court au désastre mais personne ne fait RIEN pour que ça change. Et ça continue à s’aggraver. C’est tragique, mec. On y est, là : au bord du gouffre.
– …
– Faut être lucide : on ne peut pas faire grand-chose pour sauver cette putain de planète, mais on peut encore se préparer à sauver notre peau. Maintenant ! Demain, ce sera trop tard. Est-ce que tu réalises ?
– Ouais.
– T’as intérêt. Deviens pas comme tous ces gros sacs à merde qui se voilent la face et vivent dans le déni.
– Je suis pas un sac à merde.
– Je sais bien, que t’es pas un sac à merde. Je te respecte, plus que n’importe qui. Tu mérites d’être sauvé, Sven. Et moi je vais t’aider. On va tout faire pour avoir une longueur d’avance. L’avenir nous appartient, mec, et tu sais pourquoi ? Parce qu’on n’a pas froid aux yeux. La vérité, on n’a pas peur de l’affronter. On y arrivera, fais-moi confiance. On va se remettre à niveau. Tu veux ?
– Oui.
– On va y aller doucement. Un petit stage de survie, ce week-end. Juste deux jours. Qu’est-ce que t’en dis ?
– Bah… Je sais pas si ma mère…
– Putain, c’est pas vrai ! Tu recommences, avec ta daronne ? J’arrive pas à le croire…
– Faut que je lui demande, quand même.
– Ben voilà… Faut qu’il demande l’autorisation d’apprendre à survivre à sa môman… Putain ! On n’est pas rendus. Y a du taf. Crois-moi. Ça urge, mec.
Chris me regarde avec des yeux furieux. Il fronce les sourcils, ce qui a pour effet de creuser encore plus la ride verticale qui coupe en deux la base de son front. La ride du lion, ma mère l’a aussi, mais moins marquée que celle de Chris. Cette expression de colère le vieillit. J’arrive plus à lui donner un âge. Dans mon souvenir, il était très jeune, très grand, blond – j’avais pas remarqué que ses tempes grisonnaient déjà, ni cette cicatrice sous la lèvre inférieure… Il me fixe de ses yeux durs, comme si j’avais commis une faute grave. Merde ! J’y suis pour rien, moi, si « on court à la catastrophe avec un bandeau sur les yeux ». Je me sens fatigué, d’un coup. Marre de l’entendre rabâcher sa litanie. J’ai envie de me lever et de prendre mon vélo, pédaler à fond, jusqu’à ce que je m’écroule. M’éloigner d’ici, de chez moi, du collège. Nulle part, je me sens bien. Je me demande pourquoi. C’est moi qui ai un problème. Chris est en colère. Ma mère est en colère. Cette pourriture de Geoffroy aussi.
C’est ma faute.
TOUT EST DE MA PUTAIN DE FAUTE.
Chris m’observe. Parfois, j’ai l’impression qu’il lit dans mes pensées. D’une voix adoucie, il reprend :
– Tu veux que je te dise ? Ta daronne, elle te remerciera. Elle le sait bien, qu’il faut couper le cordon, mais elle en est incapable. Faut que tu l’aides, Sven.
– …
– Tu lui laisses un mot et basta.
– …
– Hé, c’est juste un week-end !
– Mmmm…
– Ben, moi je vais le faire, mon petit stage de survie, et sans attendre. Avec ou sans toi.
– …
– Je te donne rendez-vous ici samedi, à cinq heures du mat’. Tu fais comme tu veux, Sven. Mais je préfère te prévenir : si tu viens pas, t’auras pas de deuxième chance.
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