Au nom de Chris

Claudine Desmarteau · Chapitre 126 sur 156

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Au nom de Chris

Seul sur la route noire, je pédale […]

Seul sur la route noire, je pédale vers la forêt et mes yeux me piquent. À cause du froid et du manque de sommeil. Je pédale comme un fantôme sur cette route que j’ai si souvent empruntée mais je ne la reconnais pas. Le virage en épingle à cheveux, là… l’arbre aux branches tordues, couchées sur le bitume, ici… Tout est empreint d’étrangeté, d’irréalité, et plus j’approche de la forêt, plus la route devient obscure.

Je me demande si je rêve

Si je suis dans mon lit, allongé, les yeux fermés

en train de rêver que je pédale vers la forêt

pour retrouver Chris et partir

à l’aventure

Je devrais être joyeux et excité

mais quelque chose m’en empêche

Comme une grande ombre qui plane sur la route

Arrête de flipper, imbécile

La nuit, tout est plus inquiétant

C’est normal d’avoir un peu la trouille, non ?

Bien sûr que c’est normal !

Chasse ces images

Chasse-les vite !

Ces images de ma mère en peignoir

Qui découvre le mot sur la table de la cuisine

Se précipite dans ma chambre pour constater

que je ne suis pas dans mon lit

ARRÊTE, PUTAIN !

Mes yeux me piquent fort

T’as pensé à prendre des mouchoirs ?

Non

Allez, pédale et arrête de penser

Pédale plus vite, imbécile !

Tu vas être à la bourre

Peur d’arriver trop tard

Ou trop tôt

Peur que Chris soit déjà parti

Ou pas encore là

Disparu, Chris

Et moi tout seul

Perdu au milieu des grands arbres noirs

Pédale plus vite !

J’approche

J’arrive

La forêt est là

Et moi, transpirant et tremblant,

complètement essoufflé

Calme-toi

Tout va bien

Au pied du grand chêne

J’attends

T’inquiète, il va arriver

Suis en avance, il est 4 h 45

J’ai pédalé trop vite

Tellement vite que j’arrive pas

à reprendre mon souffle

4 h 49 dans la forêt obscure

T’inquiète, il va arriver

Mon cœur cogne dans mes tempes

Mes mains moites font de la buée

sur l’écran de mon téléphone

4 h 55, t’inquiète, il va arriver

Envie d’appeler « Maison »

Non non faut pas 

4 h 59

Envie de me faufiler en silence

entre les troncs noirs

Marcher vite, en courant presque

Enfourcher mon vélo et m’enfuir

avant qu’il soit trop tard

Non, faut pas 

Ne t’avise pas de reculer 

T’es pas un sac à merde

5 h 02 je transpire

Les branches craquent

Bruits de pas légers

Une biche ou un cerf ?

Une silhouette sombre se rapproche

Arrête de flipper, putain

C’est lui !

Je reconnais sa démarche

C’est bien Chris

Alors pourquoi j’ai le souffle coupé,

les mains qui tremblent et un gros calot

coincé en travers de la gorge ?

Avec Chris, jamais j’ai ressenti ça

Alors si c’est bien lui,

Pourquoi j’ai peur ?

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