Au nom de Chris

Claudine Desmarteau · Chapitre 140 sur 156

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Au nom de Chris

– Je veux rentrer […]

– Je veux rentrer, maintenant.

– Je veux, je veux… On fait pas toujours ce qu’on veut, dans la vie. Ce serait trop simple, mon pote.

– T’avais dit un week-end !

– Ouais ouais… J’ai un peu mal évalué : un week-end, c’est pas suffisant pour un stage de survie.

– Tu te fous de ma gueule ?

– Pas du tout. Je me permettrais pas…

Chris me regarde avec un sourire tranquille. J’ai envie de hurler. J’ai envie de pleurer. J’ai envie de le tuer.

– T’as pas de parole. Plus JAMAIS je te ferai confiance, j’articule avec des larmes dans la voix.

– Tu vas te calmer ? Non mais regarde-toi : recroquevillé sur toi-même, à pleurnicher pour retourner au bercail. On dirait un oiseau tombé du nid. Ressaisis-toi ! Merde ! Putain, tu sais quoi ? Tu vas me décevoir.

– C’est TOI qui me déçois.

– J’en suis désolé. Sincèrement. Mais on va continuer un peu. Tu passes un sale moment, c’est juste une étape. Tu es en train d’apprendre.

– Pour qui tu te prends ? T’as pas le droit de me forcer à te suivre si je veux pas.

– Et toi, t’as pas le droit de te décourager. T’as pris un bain forcé, et alors ? Tu vas pas nous chier une pendule. C’te chochotte !

– J’ai failli ME NOYER, putain !

– Tu t’en remettras. En chier pour de vrai, tu sais pas ce que c’est. T’as rien vu, t’as rien vécu. Y a quelques années, j’ai fait un stage commando, « un stage d’aguerrissement en milieu hostile ». On marchait dix heures par jour. J’avais des ampoules géantes sur les talons et sous la plante des pieds. Mon sac à dos me sciait les épaules. Je suis coriace mais là, j’étais à bout de forces. Je pouvais plus avancer. Je me suis écroulé dans la neige. Mon instructeur m’a aidé à me relever… pour me donner un gros coup de poing dans la gueule. Je pissais le sang et cet enculé, il se marrait : « Comme ça, t’auras moins mal aux pieds. » J’avais envie de le tuer. Je te jure… j’étais à deux doigts de le buter. On dormait dans des abris. Moins vingt degrés. Quand un des gars faisait une connerie ou traînait la patte, tout le monde prenait pour lui : des séries de pompes, une heure de marche supplémentaire… On se faisait engueuler H/24. J’ai failli perdre plusieurs doigts de pied, à cause des engelures.

– C’était où, ce stage commando ?

– En haute montagne.

– Avec qui ?

– Des enculés de militaires.

– Tu t’es engagé dans l’armée ?

– Ouais, pendant six mois. Et puis j’ai arrêté… je voulais pas devenir un meurtrier.

– Tu devais tuer des ennemis ?

– J’ai pas eu l’occasion, de tuer des ennemis. Juste une envie énorme d’égorger le psychopathe sadique qui nous servait d’instructeur. Ça virait à l’obsession. Je lui tenais tête et il me le faisait payer. C’était de pire en pire. Je me suis fait virer avant que ça dégénère… heureusement.

– Et maintenant toi, tu te prends pour mon instructeur ?

– Tu veux que je te montre comment il nous remotivait ?

– Non merci.

– Allez, Sven, un peu de courage, merde ! Lâche pas l’affaire au bout de cinq minutes. Tu vas grandir, mec. Je te jure. C’est pour ton bien. Encore un jour, au moins.

– Je veux rentrer.

– Un jour de plus, Sven ! T’en es capable, ou pas ?

– …

– C’est pas à moi que tu dois le prouver : c’est à TOI.

– Un seul jour de plus, tu le jures ?

– Tope là ! Allez, viens… on va voir si on a chopé un lapin dans les pièges. Je le sens bien. Un bon lapin grillé à la broche, ça va te requinquer, mec.

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