Au nom de Chris
Aucune présence humaine […]
Aucune présence humaine sur les bords de la rivière.
Des oiseaux – je crois que c’est la première fois de ma vie que je vois un héron, tout est long et pointu chez cet oiseau. Il s’est envolé quand je me suis approché. Très haut dans le ciel d’un bleu dense, quelques rapaces planent en décrivant de larges cercles. L’eau, limpide, scintillante, court en cascades entre des gros rochers gris clair. Par endroits, là où on ne voit plus le fond, la couleur de l’eau vire au vert sombre. Il y a plein d’insectes. Ces bestioles en forme de bâton qui glissent sur l’eau avec leurs quatre pattes fines en forme de croix… Des grandes libellules bleues et vertes aux ailes irisées, des mouches et des moustiques – beaucoup trop… Quelques gros trucs noirs et vrombissants. Des scarabées ? Ça me fait penser à Judith. Brusquement, l’image mentale de son visage m’apparaît avec une précision bouleversante – son nez long et fin, le grain de beauté sur la pommette gauche, ses yeux noirs trop expressifs : elle pouvait rien me cacher, Judith. Ses yeux noirs étaient un livre ouvert.
Ici et maintenant, elle me manque terriblement. Je me rends compte que je l’ai effacée. Elle n’a pas tellement pris de mes nouvelles, non plus.
Ça n’excuse rien, c’était ta meilleure amie et tu l’as enterrée vivante.
T’es qu’un pauvre type, incapable de voir qui sont tes vrais amis.
Je te méprise.
Je te hais.
– Trop casse-gueule de traverser en sautant sur les rochers, dit Chris. On va chercher un meilleur endroit.
Un peu plus loin, le lit de la rivière se resserre.
– Ici, ça me paraît bien. C’est moins large. Va chercher des branches pour nous faire quatre bâtons de marche – deux chacun –, ordonne Chris.
Je m’enfonce dans la forêt pour ramasser quatre branches solides et assez longues. Je les taille grossièrement pour faire des bâtons de marche – j’arrive mieux à me servir de mon couteau, maintenant.
– T’en as mis du temps ! Je vais passer devant. Fais gaffe, ça peut être méchamment glissant. Assure bien ta marche avec les bâtons. Si tu glisses et que tu tombes dans l’eau, surtout ne panique pas. Essaie de t’agripper à une branche ou à des racines. Si tu es emporté par le courant, regarde toujours vers le bas, en amont, pour voir les obstacles et éviter de te prendre un rocher ou un tronc d’arbre, OK ?
– Vers le bas ? C’est l’aval, pas l’amont.
– Mais non. Tu te trompes, s’énerve Chris.
– L’amont c’est vers la montagne, je t’assure. Et l’aval vers la vallée.
– C’est reparti : le livre ambulant, monsieur Je-sais-tout… FERME TA GUEULE et écoute ce que je te dis pour éviter de te noyer ! Abruti…
Chris met le pied dans l’eau et avance prudemment de quelques mètres, en prenant appui sur ses deux bâtons. Au tiers du parcours, il a de l’eau jusqu’à mi-cuisses. Il se tourne vers moi.
– Allez, viens !
La température de l’eau me saisit. Glacée. Je marche sur des cailloux recouverts de mousse… algues… je ne sais quoi de visqueux, gluant, super casse-gueule. Plus j’avance, plus l’eau est froide, plus le lit de la rivière est profond, plus je sens la puissance du courant, plus j’ai du mal à garder l’équilibre. La rivière gronde. Ça glisse à mort, je vais me vautrer ! Me cramponne à mes bâtons… réussis à rester debout… difficilement.
– Ça va ? me lance Chris.
– On devrait peut-être faire demi-tour, je crie. Ça glisse trop !
– NAN. Arrête de paniquer, ça va le faire, me répond Chris et il continue à avancer.
J’ai de l’eau jusqu’en haut des cuisses, maintenant. Le courant plaque mon pantalon sur mes jambes. Je n’arrive plus à voir où je mets les pieds. Par endroits, mes baskets s’enfoncent dans du mou et ça m’angoisse encore plus que les caillasses visqueuses. Je trébuche sur un caillou plus gros que les autres, je perds l’équilibre et tombe dans l’eau glacée. Chris n’a rien vu. Je cherche à me relever en prenant appui sur le sol, je bois la tasse et perds mes bâtons qui sont emportés par le courant. Je réussis à me redresser. Je suis debout au milieu de la rivière, en équilibre instable, tremblant et trempé jusqu’aux os. Mes vêtements et mon sac à dos sont alourdis par le poids de l’eau. Sans mes deux bâtons, j’ai l’impression d’être un enfant qui apprend à marcher sur une patinoire. J’appelle Chris… et je suis effaré par le son de ma voix : étranglé, faiblard, complètement recouvert par le bruit de l’eau.
Chris ne m’a pas entendu.
Il ne s’est pas retourné
Il approche de l’autre berge et moi, je suis toujours au milieu de la rivière. Je fais quelques petits pas en essayant de toutes mes forces de garder mon équilibre. Encore quelques petits pas. Mon pied droit s’enfonce dans du mou, je cherche à le dégager et je perds ma basket. Me baisse pour tenter de récupérer ma chaussure, à tâtons dans l’eau. Je ne vois rien, y a peut-être des vipères d’eau qui vont me mordre la main. Je glisse, perds l’équilibre. Bois la tasse. Essaie de me relever mais n’y arrive pas. Suis emporté un peu plus loin, là où il y a plus de fond. Le courant est de plus en plus fort. Suis ballotté dans les remous de la cascade. J’essaie de garder la tête hors de l’eau.
Je veux appeler Chris mais je ne peux pas.
Je ne le vois plus.
Autour de moi, il n’y a que de l’eau et des rochers.
Autour de moi, partout, la puissance de l’eau.
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