Au nom de Chris

Claudine Desmarteau · Chapitre 56 sur 156

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Au nom de Chris

Temps gris […]

Temps gris. Lumière de novembre. Journée lente comme un supplice. Je suis pressé de rejoindre Chris après le collège pour voir si les pièges ont fonctionné.

Je pédale à fond, direction la forêt.

Chris est assis sur un tapis de feuilles jaunes, adossé à un arbre. Il se roule une clope et l’allume. Impassible, il ignore ma présence. J’hésite à m’asseoir à côté de lui.

– On va voir les pièges ? je propose.

– Vas-y si tu veux, répond Chris sans me regarder.

Il tire sur sa clope en inspirant fort, ses lèvres fines disparaissent dans un rictus que je ne lui ai jamais vu. Comme ça, il a l’air dur.

Je le laisse tranquille et je rejoins l’arbre à piège. Un écureuil est suspendu au collet en fil de fer. Il a échappé à l’étranglement en réussissant – je me demande bien comment – à passer une patte avant d’être enserré par le collet. Il est mal en point mais encore vivant.

– Faut l’achever, dit Chris.

Je ne l’avais pas entendu s’approcher.

– Tue-le, il dit encore, et ça sonne comme un ordre.

– Je fais comment ?

– Comme tu veux. Tue-le, répète Chris.

– Avec quoi ?

– Tu veux mon couteau ?

– Euh… ouais…

Alors que j’approche la lame du corps de l’écureuil, Chris saisit mon poignet pour retenir mon geste.

– Je te conseille pas de l’achever comme ça. Il pourrait te mordre la main. T’as envie de choper la rage ?

– Non.

Ça me démange de lui demander pourquoi il m’a proposé son couteau, alors. Mais je me tais. Chris ramasse une grosse branche.

– Vaut mieux l’assommer avant de le saigner. Tiens !

Il me lance la branche, je l’attrape. L’écureuil flaire le danger. Son petit corps palpite sous la fourrure rousse. Son œil rond brille comme une perle noire.

– Tu te décides ? s’impatiente Chris.

Je frappe le corps de l’écureuil avec la branche mais mon geste est mou et maladroit. L’écureuil, même pas assommé, est encore plus affolé.

– C’est tout ce que t’as dans les bras ?!

Chris m’arrache la branche des mains et il cogne l’écureuil à plusieurs reprises, jusqu’à lui écrabouiller la tête sur le tronc de l’arbre.

– Là. Il est crevé comme il faut. À toi de jouer, maintenant.

Je détache le fil de fer du morceau de bois sur lequel il est fixé. L’écureuil a du sang sur les poils. Son cadavre est léger. Tellement léger que ça me rend triste. Son œil est devenu une bille morte. J’ai les mains froides, elles tremblent. Chris le remarque et ça me contrarie.

– Tu veux bouffer ce sac à tiques ? il me demande.

Non. Je veux pas. J’ai pas faim. Envie de vomir, plutôt.

– Il est tard. Je vais y aller, je dis.

– C’est ça. Rentre au bercail.

Je lâche le cadavre de l’écureuil. Chris shoote dedans et l’envoie valser dans les feuilles mortes.

La forêt est devenue très sombre

La nuit approche

Je me sens glacé

« Bon… ben salut », je m’entends dire à Chris

Il ne me répond pas

Je m’éloigne vite

En me retenant de courir

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