Au nom de Chris
J’ouvre les yeux […]
J’ouvre les yeux. Je ne sais pas si j’ai dormi ou juste somnolé. Suis dans un drôle d’état second. Envie de gerber. T’inquiète, c’est normal. La route tourne de plus en plus. Envie de pleurer. Oh, ressaisis-toi putain ! Il a raison, Chris. « Le fifils à sa môman ». Y a du boulot. « La première fois qu’il lâche sa daronne ». Non mais regarde-toi : tu fais pitié, avec tes sanglots coincés en travers du gosier. Ravale-moi ça. T’es un sac à merde ou quoi ?
Le jour s’est levé dans la brume. On roule en silence dans les nappes blanches, opaques, qui se dissipent par endroits pour laisser filtrer les rayons d’un soleil pâle et des morceaux de paysage fantomatique et magnifique. La route borde un précipice vertigineux qui se révèle quand les nappes capricieuses disparaissent comme par enchantement, pour nous envelopper à nouveau quelques kilomètres plus loin. Chris conduit bien, légèrement trop vite à mon goût. Crispé sur mon siège, je freine du pied droit dans les virages quand la voiture frôle le parapet de pierre – pas bien haut, le parapet… On roule en montant, côté précipice. De l’autre côté, une paroi rocheuse couleur de craie et parsemée de végétation sauvage, nichée entre les fissures. Par endroits, on traverse des tunnels creusés dans la pierre de la montagne.
Chris me lance un coup d’œil.
– T’as dormi un peu ?
– Ouais.
– Mate-moi ça : comment il déchire, le paysage !
– On est où, là ?
– Au nirvana, mec.
Mon portable sonne. Je le sors de mon sac à dos. Il affiche Maman. Chris freine brutalement.
– Je rêve ! T’as pris ton portable ?
– Ben… oui, je…
– C’est qui ?
– Ma mère… euh, je vais décrocher.
– ATTENDS… Donne, dit Chris.
Il m’arrache le téléphone des mains, ouvre la vitre et le balance dans le précipice.
– Je t’avais dit, de pas prendre ton portable.
– …
– Je te l’avais pas dit, putain ?!
– …
– C’est pas compatible avec le week-end de survie, le portable.
– …
– Tu comprends pourquoi c’est pas compatible ?
– …
– Allons bon… voilà qu’il se met à chialer ! Pffff… C’est juste un téléphone ! Tu crois quoi ? Que t’auras un poste de secours accroché à la patte, le jour où tu devras te battre pour sauver ta peau ? Ben ça commence mal ! Rohhhh mais c’est pas vrai… Arrête de sangloter comme ça ! Tu vas la revoir, ta daronne, mais avant, faut juste que tu prennes un peu d’autonomie. OK Sven ? Allez, ça va le faire. On est presque arrivés. Détends-toi. Profite, putain ! Fais-moi confiance. Je suis en train d’élargir ton horizon, là. Tu le vois pas, putain ? Mais regarde ! La vie en grand. La liberté. Ouvre les yeux ! Regarde comme c’est beau, putain !
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