Au nom de Chris

Claudine Desmarteau · Chapitre 141 sur 156

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Au nom de Chris

– Bingo, je te l’avais dit […]

– Bingo, je te l’avais dit : un lapin !

Chris libère le lapin. Il est mort, étranglé par le collet.

– Tiens-le par les pattes arrière, me dit Chris.

Il sort son couteau de sa poche, incise la fourrure sur les pattes arrière et tranche les pattes avant. Il retrousse la fourrure et la retire comme si c’était un justaucorps sanguinolent. Sans les poils, le corps rose vif est tout chétif, horriblement nu. Chris ouvre le ventre du lapin sur toute la longueur, plonge sa main dans les entrailles, les arrache et les jette dans les caillasses.

– Ça va faire des heureux.

Chris a les yeux brillants et les mains pleines de sang. Je tiens toujours le lapin éviscéré par les pattes. J’ai la tête qui tourne. La nausée.

– On va l’embrocher. Tu veux le faire ?

– Vas-y, toi, je réponds en lui tendant le lapin.

– OK. Prépare-nous un petit feu, alors.

Le lapin est brûlé à l’extérieur et limite cru à l’intérieur.

– T’aimes pas ? me demande Chris. Me dis pas que t’es végétarien ! Allez, mange. Faut des protéines pour prendre des forces. Quand j’étais au Mexique, on bouffait des araignées. C’est pas mauvais. On s’y fait. Serpent, araignées, insectes… tout est bon pour se nourrir.

– Et au Canada, tu mangeais quoi ?

– Je suis jamais allé au Canada.

– Tu m’as dit que t’étais allé dans les Rocheuses, même que t’avais failli te faire dévorer par un ours.

– Nan… Tu te trompes, c’était pas au Canada.

– C’était où alors, l’histoire de l’ours ?

– Dans les Pyrénées. Je croyais l’avoir abattu au fusil mais il a continué à charger, j’ai cru que ma dernière heure était arrivée.

– Mais au Canada, t’avais fait le mort et l’ours t’avait reniflé.

– Je suis pas allé au Canada, je te dis. Tu confonds avec une autre histoire.

– Non, tu m’as raconté qu’au Canada, t’avais failli te faire bouffer par un ours, tu t’étais couché par terre et il t’avait reniflé.

– Putain, c’est pas vrai… Je rêve ! Kes tu me fais, là ? On dirait un disque rayé. Tu récites une leçon ? T’as appris par cœur ? Toi, le premier de classe, même pas foutu de traverser une petite rivière sans boire la tasse, tu vas me réciter ma vie ? Où je suis allé et quand, et combien d’ours j’ai croisés et tu te rappelles la couleur de mes chaussettes, aussi ? Ferme ta gueule et bouffe ton lapin si tu veux pas mourir de faim dans les jours qui viennent.

– Les jours qui viennent ? Tu m’avais dit un jour.

– Un jour ou deux… On verra comment tu te comportes. Je pensais que tu progresserais vite mais y a encore un sacré chemin… t’es pas au niveau, là. C’est clair.

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