Au nom de Chris
Ma mère s’agite dans la cuisine, un torchon sur l’épaule […]
Ma mère s’agite dans la cuisine, un torchon sur l’épaule, plein de taches de gras. Des taches marronnasses – du jus de viande, sans doute. J’imagine que c’est pratique d’avoir ce torchon crado toujours à portée de main, mais franchement c’est moche. Il ne quitte plus son épaule, ce foutu torchon…
Ma mère bosse pour une grosse compagnie d’assurances. Avant, elle travaillait à plein temps au siège de la boîte, dans le centre ville, mais elle a négocié trois jours en télétravail. Ces jours-là, son look s’en ressent… Elle troque ses tailleurs-pantalons contre des leggings et des pulls informes, ses bottines à talons contre des mules fourrées.
Quand j’étais petit, je faisais mes devoirs dans la cuisine. La présence de ma mère me rassurait. Elle sentait bon… Toute la cuisine sentait bon. Le parfum de ma mère – une eau de toilette fleurie –, le savon de Marseille, le chocolat chaud, les oignons frits, le poulet rôti…
La cuisine, c’était mon refuge. Mon endroit préféré.
Plus maintenant.
C’est le territoire de ma mère. Ses mules claquent sur le carrelage au rythme de son pas un peu traînant. Souvent, elle parle toute seule. Elle chuchote, elle râle, elle soupire… « J’ai déjà salé ? » « Je sais plus… » « Je perds la mémoire. » « C’est peut-être un Alzheimer précoce. » « Ce connard d’Hervé ! » « Elle est moisie, cette échalote… » « Pour qui il se prend, ce minable ? » « Faut que je rachète du poivre… » « Je l’emmerde, je les emmerde. Tous ! » « Chuis fatiguée… »
Elle râle beaucoup.
Elle cuisine bien. Elle a toujours aimé ça. Cuisiner pour moi.
Elle est gourmande, aussi.
Moi en ce moment, j’ai pas faim.
J’ai mal au cœur.
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