Au nom de Chris
Je suis assis dans le fauteuil, face à la psy […]
Je suis assis dans le fauteuil, face à la psy. Elle me sourit. L’espace d’un instant, je la trouve presque jolie.
Je l’ai toujours vue habillée en foncé. Je me souviens : le premier rendez-vous, elle portait un pantalon noir et un pull gris anthracite avec un bord blanc sur les manches. Le deuxième rendez-vous, elle était en bleu marine de la tête aux pieds et ça la vieillissait. Aujourd’hui, elle porte un pull écru moulant et une jupe rouge vif, on voit ses genoux ronds. Elle est maquillée – un peu de blush sur les joues, du fard à paupières mauve et du brillant à lèvres –, c’est pas habituel non plus. Elle a peut-être un rancard après ses consultations. Ou alors elle est amoureuse d’un patient. Ou d’une patiente. Je sais que normalement, c’est plutôt l’inverse qui se produit : le patient tombe amoureux du psy. Ça s’appelle le transfert et c’est pas près de m’arriver. Je ne serai jamais amoureux de cette femme. Et c’est pas pour moi qu’elle a fait ces efforts pour être moins moche.
– Comment va ton ami Chris ? elle me demande.
– Je sais pas.
– Tu ne le vois plus ?
– Non.
– Pourquoi ?
– Parce qu’il est parti.
– Définitivement ?
– J’en sais rien.
– Il ne t’a pas dit quand il reviendrait ?
– Non. Il a disparu, du jour au lendemain.
– Et ça t’affecte ?
– À votre avis…
– Il te manque ?
– Oui.
– Tu le voyais souvent ?
– Plusieurs fois par semaine. On se retrouvait dans la forêt.
– Et vous faisiez quoi ?
– Il me parlait… il m’apprenait des choses.
– Comme quoi ?
– Faire du feu, reconnaître les plantes, construire un abri…
– Tu sais pourquoi il est parti sans t’en avertir ?
– Non. Aucune idée.
– Qu’est-ce que tu sais exactement, sur lui ?
– Euh… Chris, c’est le nom qu’il s’est choisi…
– Ce n’est pas son vrai nom ?
– Je crois pas… Il a choisi un prénom qui lui plaît et il a raison. Il fait ce qu’il veut. Il est… libre.
– Comment ça « libre » ?
– Il n’a pas d’attaches.
– Ça signifie quoi ? Qu’il n’a pas de travail, ni de maison, ni de famille ?
– Bah… je sais pas.
– En résumé, tu ne connais pas son vrai nom, tu ne sais pas où il habite, ni d’où il vient.
– …
– Tu trouves ça normal, de faire confiance à quelqu’un qu’on connaît si mal ?
– Et pourquoi pas ? Parfois on croit connaître les gens très bien et on a tout faux.
– C’est vrai.
– Chris, il me connaissait pas, lui non plus. Ça l’a pas empêché de me faire confiance, tout de suite.
– C’est parce qu’il te faisait confiance, que tu t’es attaché à lui ?
– Peut-être… mais pas que pour ça. Il est différent.
– En quoi il est différent ?
– Il est fort. Il n’a pas peur.
– Tu crois ça ? On a tous peur de quelque chose… à un moment ou un autre…
– …
– Et le fait qu’il ait disparu brutalement, ça ne questionne pas ta confiance en lui ?
– Si… un peu. Mais y a une explication. Forcément.
– Laquelle, à ton avis ?
– Je sais pas, moi… Il a été obligé de partir.
– Pourquoi ?
– …
– Il aurait dû te prévenir, non ?
– Sans doute qu’il n’a pas pu le faire.
– Il devait fuir, peut-être ?…
– Ou rejoindre quelqu’un…
– Tu n’en sais rien. Tu ne peux que faire des suppositions, parce que tu ne le connais pas.
– Je ne connais pas sa vie… mais je sais que c’est quelqu’un de bien.
– Qu’est-ce qui te permet d’affirmer ça ?
– Je me fie à mon intuition.
– C’est risqué, de se fier à sa seule intuition.
– Moins risqué que d’aller au collège tous les matins.
– C’est si dur que ça, le collège ?
– Au collège j’ai des ennemis. Avec Chris, je les oubliais. Il me parlait comme personne ne l’avait fait avant lui. Il ne m’a jamais fait de mal. Au contraire. Il m’encourageait. C’est quelqu’un de bien, Chris.
– Les êtres humains ne sont pas tout blancs ou tout noirs, Adrien. Chris t’a aidé, mais il a peut-être une part sombre – que tu ne connais pas.
– Et alors ? Moi aussi, j’ai une part sombre… que je ne connais pas.
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