La Guerre des anges
Rio de Janeiro, Lagune Rodrigo de Freitas, Quinze Heures.
RIO DE JANEIRO, LAGUNE RODRIGO
DE FREITAS, QUINZE HEURES.
(une allégorie du Brésil)
Assis sur le petit caillebotis en bois, pieds pendant au-dessus de l’eau,
Euclides Matoso da Câmara boit la brise fraîche de l’après-midi. La lagune
illumine le paysage de sa fulgurance métallique. Il enlève son veston, retire son
nœud papillon, retrousse ses manches et reste en bretelles jaunes, petite
silhouette fragile et heureuse, en parfaite harmonie avec l’instant.
– Mon Dieu ! murmure-t-il. Que c’est beau.
A l’arrière-plan, suspendues au-dessus de l’eau, deux grandes collines
s’élèvent. Des immeubles se dressent à leur pied, répugnants et sombres comme
une maladie de peau. Deux aigrettes se posent à côté de lui. Elles sont énormes.
Leurs pattes sont jaunes et si luisantes qu’on les dirait en plastique et du même
ton que les bretelles du journaliste. Euclides sort une pomme d’une serviette en
cuir, la coupe avec un canif suisse et en o re un morceau aux aigrettes, celles-ci
l’ignorent avec un dédain de reines.
Un peu plus loin, un bateau à l’ancre se balance. Dedans, une dizaine de
grands oiseaux noirs, des cormorans, sont debout et immobiles,
impeccablement alignés, le bec tourné dans la direction du vent. Une aigrette
resplendit à la proue. Euclides découvre là-dedans une allégorie du Brésil : un
pays de noirs réduits en esclavage, ramant, ramant sans trêve – et toujours,
toujours, un colon blanc à la proue. Il chasse les deux aigrettes qui crient et
s’envolent. A sa façon barbare, maladroite, opportuniste, Francisco Palmares a
mis le doigt sur l’essence du problème.
– Ce pays qui est le vôtre, murmure-t-il en s’adressant aux cormorans, n’a
jamais été décolonisé. Révoltez-vous ! Le Brésil a besoin d’une révolution. La
guerre honteuse, sans gloire, qui n’atteint actuellement que les pauvres et les noirs… mots qui par ailleurs, convenons-en, veulent dire la même chose… la