La Guerre des anges

José Eduardo Agualusa · Chapitre 61 sur 74

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La Guerre des anges

Luanda, Palais de la Haute Ville, Quatorze Heures Trente-Huit Minutes.

LUANDA, PALAIS DE LA HAUTE VILLE,

QUATORZE HEURES TRENTE-HUIT MINUTES.

 

(la mort de César)

Personne ne tente de l’arrêter pendant qu’il parcourt les corridors

silencieux du Palais. Tout le monde connaît cet homme maigre, avec une barbe

de trois jours, des yeux creusés, qui, même parfumé, même coi é, même vêtu

d’un costume bleu marine bien coupé, comme celui qu’il porte en ce moment,

acheté il y a un an à Lisbonne, de chez Hugo Boss, a toujours un air négligé et

ébahi. Un oiseau de mauvais augure, dirait le vieux Feliciano Palmares qui ne

l’a jamais aimé. Les rares fonctionnaires qu’il croise le saluent d’un léger signe

de tête. Peu se hasardent à le saluer par son nom. Beaucoup ne savent même

pas comment l’appeler. Il ne possède aucun titre, n’a jamais exhibé l’éclat d’un

galon militaire et, s’il est riche, il n’en laisse rien paraître. Ici, où palpite

nerveusement le cœur du pouvoir, l’on se demande parfois quelle en est la part

qui lui incombe. Impossible de le dire.

– C’est un matumbola, un fantôme manœuvré par le Vieux !

Celui qui avait coutume de murmurer cela était le cardiologue qui soignait

le Président depuis un bon bout de temps. Il n’était peut-être pas si loin de la

vérité. Jadis on appelait matumbola les cadavres ressuscités par la magie pour

servir les intérêts de sorciers puissants. Monte est d’accord avec cette dé nition.

Il l’a toujours été. Il n’a jamais été aussi d’accord qu’en cet instant précis où il

parcourt couloir après couloir de son pas élastique et silencieux, remuant à

peine la tête pour répondre au salut de ceux qu’il croise. Un soldat de la garde

présidentielle surveille la porte qui mène aux appartements du Président. Le

Grand Inquisiteur l’écarte d’un simple claquement de doigts et entre.

La veille, dans l’après-midi, le Président avait convoqué dans son cabinet le

général responsable de la sûreté de l’État :

– Général, demanda-t-il, puis-je faire con ance à mes gardes du corps ?

Le militaire s’était e orcé de le tranquilliser :

– Absolument, Excellence !

Le Président avait néanmoins insisté :

– Je crains que les hommes qui protègent mes arrières ne soient

particulièrement bien placés pour me viser en traître.

Le général prit peur. Était-ce une question, une simple remarque ou le

Président accusait-il quelqu’un ? Il expliqua en serrant les mains avec force

pour en cacher le tremblement qu’un agent du ministère surveillait nuit et jour

chaque garde du corps.

– Et qui surveille ces hommes ?

Le général baissa la voix. Posément, comme s’il parlait à un enfant, il

ajouta qu’un troisième agent épiait chacun de ces deux-là et ainsi de suite,

jusqu’à arriver de nouveau au début, comme dans une ronde, comme un

merlan se mordant la queue, comme un carrousel infatigable, c’est-à-dire que

les gardes du corps du Président nissaient par surveiller les agents du

ministère.

Le Président soupira.

– Et vous, qui vous surveille ?

Il posa la question d’un air distrait, du même ton égal et délicat que s’il

avait demandé des nouvelles de la santé de son épouse, puis il se leva et le

congédia. Il savait que cette simple observation allait remplir le général

d’inquiétude. Ce qui n’était pas pour lui déplaire.

– Je veux que ces types soient toujours prêts au combat !

Monte aperçoit le Président étendu sur le grand canapé en cuir, déchaussé,

le visage recouvert d’un mouchoir blanc. Sur le mur en face, l’occupant

entièrement, un célèbre artiste national avait recréé un bidonville typique de

Luanda avec des détritus trouvés sur les plages et sur des tas d’ordures, depuis

des vieilles portes jusqu’à des tôles métalliques tordues. L’installation surprend

les visiteurs étrangers.

– Moi non plus ça ne me plaît pas beaucoup, explique d’habitude le

Président, mais je me dois de soutenir l’art moderne.

Le Grand Inquisiteur s’approche doucement de l’homme endormi. Il

l’étudie pendant un long moment. Il lui retire précautionneusement le

mouchoir du visage. Sous les paupières closes, les yeux du dictateur sont agités de mouvements rapides. Il rêve. Monte s’assied sur une chaise, se penche, retire

d’un étui attaché à sa jambe droite un petit revolver. Il joue avec l’arme tout en

observant le sommeil de l’homme. Le réveillera-t-il ? Oui, il veut que le Vieux

sache pourquoi il va mourir. Il n’a pas ré échi à ce qu’il fera ensuite. Les gardes

entreront en entendant le coup de feu. Il décide à cet instant qu’il ne résistera

pas. Il ne veut pas d’autres morts inutiles.

– Une balle pour toi, camarade. Une balle pour moi.

Brutus se retourne, secouant le sang de sa toge. Au lieu du poignard qu’il

vient d’enfoncer dans la chair de César il y a un instant, il tient à présent un

revolver. Ses yeux se troublent d’une haine très ancienne :

– Tu as été jeune. Il y a trente ans tu aurais assassiné le tyran que tu es

devenu. Faisons comme si tu avais tiré cette balle toi-même il y a trente ans.

Ces paroles prononcées, il fait feu.

Le Président ouvre les yeux.

 

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