La Guerre des anges

José Eduardo Agualusa · Chapitre 57 sur 74

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La Guerre des anges

(les noirs eux non plus n’aiment pas les noirs)

di érentes prisons du pays. Jararaca a autorisé de nombreuses familles à quitter

la zone sud. Des les de voitures chargées de valises et de caisses ont encombré

pendant deux jours l’avenue du front de mer. Euclides s’est souvenu des colons

portugais fuyant l’Angola pendant les mois qui ont précédé l’Indépendance. Il

a vu la même peur dans les yeux de ces gens. La même surprise. Une fatigue de

n de fête.

– Comment tout ça est-il possible ? Que font-ils ? Ils sont devenus fous ?

Dans ce pays il n’y a jamais eu de racisme !…

La voix angoissée de la dame, dans la colonne de véhicules, au volant de sa

voiture, se plaignant à un soldat du morro. Le jeune homme riant de bon cœur.

Il ne riait pas de la naïveté de la femme. Il voulait juste se montrer

sympathique. Les enfants aussi riaient. Ils vivaient le cortège comme si c’était le

carnaval. Des cages avec des perroquets. Des chiens aboyant aux fenêtres des

automobiles. Des hommes nerveux. Des femmes pâles. Une odeur âcre

d’ordures et de sueur.

Jararaca en avait appelé aux commerçants, dans des discours transmis

chaque soir par TV Planeta, pour qu’ils ne ferment pas leurs établissements. Il

avait promis de maintenir l’ordre et de punir tout désordre :

– Nous aussi, nous voulons l’ordre et le progrès31. Maintenant, c’est la loi

du morro qui l’emporte : celui qui vole perd sa main. Celui qui tue meurt lui

aussi.

Il n’est pourtant pas arrivé à rassurer les commerçants. Presque tous les

magasins sont fermés. Les rares magasins à être restés ouverts n’ont pas grand-

chose à vendre. Les prix des denrées alimentaires grimpent en èche.

 

(les noirs eux non plus n’aiment pas les noirs)

Euclides montre sa carte de journaliste à un des soldats à l’entrée du Club

français. Press. Nom : E. Câmara. Numéro 3777. Le garçon l’étudie

attentivement, la retourne et lit à voix haute :

– Les autorités à qui cette carte sera montrée devront prêter à son titulaire

tout l’appui nécessaire au bon déroulement de sa mission professionnelle, sous

réserve de l’observance des règles légales applicables.

Il la tend à un autre soldat. Tous deux paraissent intrigués :

– Où t’as dégotté ça, mon garçon ?

– Au Portugal.

– T’as déjà vu un Portugais noir, mon frère ?

– Y en a vraiment ?

Euclides s’impatiente. Il tente de récupérer le document.

– Rends-moi ça. Jararaca m’attend…

Les jeunes gens s’escla ent.

– Tu crois ça ? Tu crois vraiment ça ? Tu crois que le chef a le temps de

parler à un gnome ?

– Un noir, mon frère ! Un gnome noir !

Ils se tordent de rire. Euclides se dit que ce club ne lui porte pas chance. Il

a changé de mains. Le préjugé, lui, n’a pas changé. Une phrase célèbre de

Nelson Rodrigues lui revient en mémoire : “Ici les blancs n’aiment pas les

noirs ; et les noirs eux non plus n’aiment pas les noirs.”

Ulcéré, il pense déjà à s’en aller, lorsque Luís Mansidão surgit de l’intérieur

du club. Il est plus mince encore, si étroit et si amaigri que sans ses amples

vêtements aux couleurs criardes personne ne le remarquerait. C’est un enfant

en tout, sauf dans son regard. Ces yeux-là ont vu beaucoup de choses. Ce sont

des yeux de vieillard.

– Venez avec moi, doutor, dit-il. Le chef vous attend.

De nombreux soldats du morro sont étendus au soleil sur le gazon et

bavardent à voix basse. Mansidão conduit Euclides dans un bureau spacieux,

très lumineux, au premier étage de l’édi ce. Un plan de Rio de Janeiro occupe

deux des murs. Il est immense, avec des épingles de di érentes couleurs

piquées ici et là pour signaler les positions des insurgés, et il est si détaillé

qu’Euclides ne serait pas étonné s’il incluait la position de chacun des palmiers

impériaux dans le Jardin botanique.

Jararaca surgit quelques minutes plus tard en costume-cravate :

– Vous, avec un costume !

La surprise du journaliste semble lui faire plaisir.

– Ça vous plaît ? J’ai rencontré il y a peu une délégation du gouvernement.

C’est pour qu’ils ne pensent pas qu’un noir ne sait pas s’habiller. Francisco dit

que personne ne manque de respect à un homme élégant…

Euclides rit. Il reconnaît la phrase. Elle est de Feliciano Palmares.