La Guerre des anges
Rio de Janeiro, Ipanema, Appartement de Jorge et Bárbara Velho, la Nuit.
RIO DE JANEIRO, IPANEMA, APPARTEMENT DE
JORGE ET BÁRBARA VELHO, LA NUIT.
(ou comment Bárbara a découvert qu’elle était noire)
Beaucoup de femmes noires venaient à la maison. Sa mère lissait ses
cheveux crépus avec un gros peigne en fer, préalablement chau é sur la
cuisinière et qui dans son souvenir était à tout jamais un instrument de torture,
un fer à marquer les humains, comme dans les temps anciens,
(d’après les récits de son arrière-grand-mère).
Une fumée épaisse s’exhalait des chevelures étirées de force. La maison
s’emplissait d’un puissant relent de vaseline, de terre épuisée, de mousse
humide. Les odeurs. Bárbara a une mémoire olfactive particulière. En cet
instant précis, assise à côté du téléphone, regardant sans les voir les images qui
dé lent à la télévision, elle essaie de se souvenir des premières odeurs de son
enfance. Jorge est sorti de bon matin et n’a pas donné de nouvelles depuis. Les
têtards. Elle se souvient d’avoir plongé la tête dans l’eau du lac derrière la
maison pour humer l’odeur des têtards. Les femmes discutaient des propriétés
des di érentes crèmes. Un jour, quelqu’un avait apporté de New York un
produit spécial qui rendait les cheveux complètement lisses et souples.
– Les cheveux ottent au vent ?
La télévision di use des images de Rio de Janeiro prises par hélicoptère.
Une ville déserte. Pourquoi Jorge ne téléphone-t-il pas ? Elle était la plus
sombre des cinq sœurs. Sa mère l’appelait avec tendresse,
“Mon petit grain de café. Mon petit reste de samba.”
Elle se souvient qu’une voisine lui caressait la tête :
– Pauvre petite môme. Quels vilains cheveux…
Elles vivaient dans une grande maison coloniale. L’arrière-grand-mère
n’arrivait plus à gravir l’escalier et elle prenait donc son bain au salon. Il était
interdit aux enfants de descendre aussi longtemps que la vieille dame n’avait pas terminé le rituel. Etendue sur le lit dans sa chambre, Bárbara respirait le
doux parfum de la savonnette Phebo, puis celui de la laque et en n celui de
l’eau de lavande. Elle savait alors qu’elle pouvait descendre.
Où donc était son mari ?
TV Planeta ne di use que de vieux lms brésiliens. Une autre chaîne, de
São Paulo, montre les images de la dernière exposition d’Anastácia Hadock
Lobo. Le reporter explique que l’artiste, lle d’un riche industriel de Rio, a une
liaison amoureuse avec Jararaca depuis plusieurs mois. Bárbara était au
courant. Jorge le lui avait raconté. Elle n’avait pas été surprise. Elle pense
qu’Anastácia cherche à expier le péché de sa condition de lle blanche née dans
une bonne famille en s’o rant au tra quant.
– La pauvre, avait-elle dit à son mari, elle doit croire qu’elle rachète comme
ça les erreurs de la bourgeoisie. Jésus-Christ mourant sur la croix pour sauver
l’humanité, nouvelle version revue et actualisée.
Jorge ! Il est huit heures passées et il n’est toujours pas rentré. Bárbara a
téléphoné à plusieurs amis. Personne ne sait rien. Elle a essayé d’appeler chez le
gouverneur. Le téléphone sonne occupé. Son arrière-grand-mère sou rait de
diabète. Son haleine sentait l’acétone. Certaines maladies peuvent être
diagnostiquées rien qu’à leur odeur. Les malades de la rubéole ou de la rougeole
ont une odeur de plumes fraîches. Une puanteur acide, de paille pourrie,
dénonce la èvre typhoïde. Les gens atteints de variole ou de varicelle dégagent
parfois un remugle de fourrure d’animal sauvage. Le passereau aussi avait un
bon odorat. Lui aussi aimait le parfum de la lavande. Le pauvre était aveugle et
il attaquait son chant le plus haut, le plus harmonieux, uniquement lorsque le
parfum de lavande émanant du salon s’intensi ait et se répandait ensuite dans
toute la maison. Le jour où l’arrière-grand-mère mourut, le petit oiseau chanta
tristement. Le lendemain matin il ne chanta plus. La lumière avait perdu son
arôme de lavande. Il mourut peu après. Jorge, mon Dieu ! Une de ses lles
l’épie avec mé ance.
– Ça va, maman ?
Iémanjá. Elle les distingue à leur odeur. Quand elles sont nées, pendant les
premiers mois on ne pouvait les distinguer qu’à leur odeur. Elles continuent à
être identiques, physiquement. Pourtant, l’une est silencieuse, aussi
énigmatique qu’une méduse. L’autre, au contraire, foule le sol avec véhémence et bruit. Iemanjá et Aganju. Grandes, souples, leur ne peau dorée étincelante