La Guerre des anges
Rio de Janeiro, Salon de Thé Colombo, le Soir Tombe.
RIO DE JANEIRO, SALON DE THÉ COLOMBO,
LE SOIR TOMBE.
(la menace)
Francisco Palmares ne cache pas son mépris. Il tient le livre entre le pouce
et l’index, dégoûté, comme s’il tenait une souris morte par la queue. Il
déchi re le titre à voix haute :
– La Lumière de l’abîme.
Il hoche la tête :
– Tu veux vraiment que je lise ça ?
Monte le regarde d’un air las. Il lui retire le livre de la main, l’ouvre à la
première page et écrit : “Pour Francisco Palmares, dans la certitude qu’un jour
toi aussi tu plongeras dans l’abîme, comme moi, et que tu découvriras ensuite
qu’il est rempli de lumière.” Il signe et le lui rend.
– Tu as besoin de te décoloniser la cervelle, camarade. Tu as l’esprit farci
d’idées européennes. Tu penses comme un blanc. Tu ne peux pas lire la poésie
africaine dans la perspective d’un colon portugais ni avec les mêmes valeurs que
lui.
Le Grand Inquisiteur sait comment irriter les gens. Ç’a été son travail
pendant des années – et peut-être ça l’est-il toujours. Francisco Palmares
soupire, lève les yeux au ciel et aperçoit un ange. La lumière le traverse, comme
elle est censée le faire pour les anges, puis elle descend, dorée et douce, sur les
vastes miroirs dans des cadres en palissandre.
– Chacun de ces miroirs pèse une tonne et demie. Ils sont arrivés de
Belgique au début du siècle. Ils conservent sûrement encore l’image d’Olavo
Bilac, de Machado de Assis, de Lima Barreto. Tous avaient l’habitude de venir
prendre le thé ici à cinq heures de l’après-midi, tu savais ?
Monte hausse les épaules.
– Je ne le savais pas et je m’en contrefous. Je préfère notre brasserie Biker à
Luanda, j’aime la décadence.
Le colonel ignore le commentaire.
– Olavo Bilac était tellement ponctuel que les gens mettaient leur montre à
l’heure dès qu’il entrait.
Il déclame :
Caminhar ! caminhar !… O deserto primeiro,/O mar depois… Areia e fogo… Foragida,/A tua raça corre
os desastres da vida,/Insultada na pátria e odiada no estrangeiro !/Onde o leite, onde o mel da Terra
Prometida ?
Marcher ! marcher !… D’abord le désert,/Ensuite la mer… Sable et feu… Fugitive,/Ta race court
parmi les désastres de la vie,/Insultée dans sa patrie et haïe à l’étranger !/Où est le lait, où est le miel
de la Terre promise ?
Il soupire de nouveau :
– J’ai le sentiment qu’il a écrit ces vers en pensant à nous.
Il a ronte Monte :
– Tu ne voulais pas me rencontrer pour parler de poésie avec moi, n’est-ce
pas ?
L’autre sourit :
– Tu as raison. J’ai un message pour toi.
Il baisse la voix :
– Ferme boutique. Ordre de mon hétéronyme.
– De qui ?
– Du Président, bon Dieu ! J’écris ses discours. Alors, techniquement, le
Vieux peut être considéré comme étant mon hétéronyme, tu ne trouves pas ?
Il rit avec une franchise qui ne lui est pas coutumière. A Luanda, raconte-t-
il, il y a des gens qui le félicitent dans la rue après que le Vieux a prononcé un
discours. Quelques amis, la fameuse Académie de la morue, un groupe de
généraux, des gens liés au ministère, qui se rencontrent tous les après-midi
autour des tables de la Biker, font des paris pour savoir s’il sera su samment
habile pour introduire une certaine phrase dans tel ou tel discours. Au nouvel
an, par exemple, ils l’avaient dé é de placer au milieu du raisonnement du
Président sur l’état de la nation un vers de Noël Rosa – qui êtes-vous, vous qui
ne savez pas ce que vous dites ? Monte avait gagné le pari haut la main.
“Le chef du groupuscule belliciste s’obstine à dire que dans notre beau pays
la démocratie n’existe pas. Qui êtes-vous, vous qui ne savez pas ce que vous
dites ?”
Ç’aurait été beaucoup plus di cile si l’Académie de la morue avait exigé le
poème tout entier :
Quem é você que não sabe o que diz ?/Meu Deus do céu ! Que palpite infeliz !/Salve Estácio, Salgueiro e
Mangueira, Oswaldo Cruz e Matriz/Que sempre souberam muito bem,/que a vila não quer abafar
ninguém./Só quer mostrar que faz samba também.
Qui êtes-vous, vous qui ne savez pas ce que vous dites ?/Dieu du ciel ! Quelle triste idée !/Salut
Estácio, Salgueiro e Mangueira, Oswaldo Cruz e Matriz/Qui surent toujours parfaitement/que la
ville ne veut étou er personne./Elle veut juste montrer qu’elle fait aussi de la samba.
Francisco Palmares rit de bon cœur. L’espace d’un instant, les deux
hommes sont très proches. Alors le Grand Inquisiteur devient subitement
grave, il passe ses mains osseuses sur ses cheveux en désordre et revient au sujet
qui l’a amené là.
– Ferme boutique, camarade, ne fais pas de vagues. Les Brésiliens sont déjà
au courant du plan et exercent de fortes pressions. Tout ça peut provoquer des
remous terribles. Achète une maison à la plage et consacre-toi à la pêche.
– La pêche m’emmerde.
– Alors, pourquoi n’écris-tu pas un livre ? Le Vieux sait que tu as sacri é ta
jeunesse pour le pays. Il est disposé à te dédommager. Sors de scène sans faire
de bruit. Achète-toi une maison à Salvador, à Bahia, et tu pourras contempler
le soleil qui brûle à Itapoã, écouter la mer à Itapoã, tu comprends, dans un
vieux caleçon de bain, avec toute la journée pour emmarder.
– C’est tout ?
– Non. Il y a autre chose. Nous savons que ton ami, l’homoncule, est ici, à
Rio de Janeiro, et que tu l’as rencontré. Ce type est au courant d’un tas
d’histoires, c’est un inconvénient, de plus, il a manqué de respect envers le
Vieux. Je ne sais pas comment il a réussi à s’échapper en 1992. Alors toi, tu
connais plein de monde dans les favelas. Il pourrait être agressé, choper un
pruneau, ça arrive tous les jours dans cette ville. Tu peux être certain que mon
hétéronyme en serait très heureux.
– Non !
– Non ?!