La Guerre des anges

José Eduardo Agualusa · Chapitre 7 sur 74

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La Guerre des anges

(un rescapé de la mémoire)

Palmares ne répondit pas. Les gens évitaient aussi de s’asseoir à côté de lui.

Tous deux gardèrent le silence, regardant la lumière disparaître pendant qu’au

dehors la clameur rauque des cigales en ait.

– Euclides, dit Monte, tu t’en es sûrement déjà aperçu, est un chevalier de

la manchette.

Palmares sursauta :

– Un quoi ?

– Un chevalier de la manchette ! Tu ne comprends pas ? Il se fait

empapaouter.

– Il est pédé ?

– Tous les jours que Dieu fait. Probablement plusieurs fois par jour. Il vit

avec un Indien appelé Cunha de Menezes. D’ailleurs, c’est moi qui les ai

présentés. A l’époque, tu ne t’en souviens sans doute pas, tu étais un môme,

nous avons lmé plusieurs interrogatoires qui ont été montrés ensuite à la

télévision. Les camarades fractionnistes faisaient leur autocritique,

demandaient pardon au peuple publiquement, puis étaient fusillés. Cunha de

Menezes faisait partie d’une des équipes de la télévision, mais il n’a pas

supporté la tension et il s’est dégon é. J’ai dû le faire arrêter et il a ni dans la

cellule où se trouvait Euclides. Je pense que c’est à ce moment-là qu’ils sont

devenus amis.

 

(un rescapé de la mémoire)

Une foule bruyante se réfugie sous les baraques. A présent, la pluie tombe

en ondées brutales sur les auvents de toile. Euclides ferme son livre, paie et

saute de sa chaise. Francisco Palmares laisse deux billets de dix reais sur la table

et se glisse derrière lui. Le journaliste se fau le avec une agilité de lièvre au

milieu de la foule en liesse. Le colonel le perd, il pense qu’il ne le retrouvera

plus, mais il le voit soudain monter dans un taxi. Francisco court, entre dans la

voiture. Ernesto somnole, la tête sur le volant, une bouteille de whisky sur les

genoux. Il le secoue :

– Réveille-toi ! Suis ce taxi…

Le chau eur exulte. C’est un vieillard en piètre état, avec une moustache

clairsemée, faite d’épais crins grisâtres, et un nez cassé qui lui donne l’air d’un ancien boxeur. Il lui manque des dents et celles qui ont survécu sont ternes et

jaunes. Il parle avec l’accent chaleureux de Benguela :

– Putain, colonel, en n ! Ça fait quinze ans que j’attends que quelqu’un

me demande ça. Et il fallait que ce soit un compatriote.

Francisco est agacé.

– Nous ne sommes pas dans un lm, l’ancêtre !

– Non ? Pourtant, ça pourrait bien en être un. Ma vie ferait un lm…

E ectivement. Francisco Palmares l’avait connu peu après s’être installé à

Rio de Janeiro et il en avait fait une sorte de chau eur particulier. Ernesto avait

quitté l’Angola depuis de nombreuses années.

– J’ai eu un accident de voiture. J’ai failli y passer. Ça s’est passé le 7 février

1977. On m’a envoyé ici pour un traitement médical et je ne suis pas retourné

au pays. Après ça, le jour de l’anniversaire de ma mort… comme je l’appelle…

je m’enferme chez moi et je ne mets pas les pieds dehors. Je ne sors même pas

de mon lit.

Il a sillonné la moitié du Brésil au volant d’un camion, il a été

prestidigitateur dans un cirque, a chassé le caïman dans le Pantanal, s’est

enfoncé dans la boue de la Serra Pelada à la recherche d’or, a gagné beaucoup

d’argent qu’il a joué, bu et dilapidé avec des femmes, avant d’échouer de

nouveau à Rio, plus pauvre que jamais, à la remorque d’une danseuse de

cabaret.

– Je ferme les yeux et je la revois. Elisa, la mulâtresse. Quand elle s’habillait

en noir et dansait seule la samba au milieu de la salle au son d’un orchestre de

mambos… Ah, colonel, une reine de la nuit africaine renaissait. On aurait dit

une sculpture quioca noircie par le temps.

Le taxi dans lequel se trouve le journaliste s’arrête devant l’église de la

Candelária. Francisco dit à Ernesto qu’il peut rentrer chez lui car il est tard et il

sort de la voiture. Il ne pleut plus. Distrait, Euclides avance, le livre sous le

bras. Il entre dans la rue de la Quitanda, tourne à droite dans celle de

l’Ouvidor, puis, sautant par-dessus des aques d’eau, s’engage dans une série de

ruelles étroites et mal éclairées. La chaussée pavée de gros blocs de pierre

rappelle certains bourgs médiévaux d’Europe. Soudain Euclides pousse une

porte ; le colonel presse le pas et épie. Il aperçoit un escalier étroit et une

pancarte en haut :

Pension Esperança – N’accepte que les célibataires.

Il y a un snack-bar de l’autre côté de la rue. Il s’assoit au comptoir et

commande un demi. Pour passer le temps il accepte le journal que lui tend la

lle à la caisse. Il pense à ce qu’il va faire à présent. Il découvre une page entière

de petites annonces :

“Carolina, blonde du Rio Grande do Sul, 19 ans, yeux bleus, peau bien

blanche, seins roses. Très compétente. Indiscutablement jolie. Cent reais pour

trois heures.”

“Arcanjo Miguel, yeux verts, 1,78 m. Homosexuel actif et libéré,

excessivement bien monté, soixante-dix reais.”

“Gabriela, brune, 25 ans, yeux verts, seins exubérants, jambes solides, cent

centimètres de tour de hanches, discrète et libérée. Pour cadres et couples

exigeants.”

Une, en particulier, retient son attention :

“Florzinha, brune pain brûlé, mignonne, a ectueuse.”

Il avait connu une Florzinha qui correspondait à cette description. Il

cherche un stylo-bille et entoure l’annonce d’un cercle. Il commence à se sentir

ridicule. Très bien : le nain l’avait trompé, il était vivant, très vivant même, et il

semblait heureux. En réalité il avait toujours l’air heureux, il réussissait à

paraître heureux dans n’importe quelle situation, y compris dans son propre

cercueil, avec deux balles dans la poitrine et par une chaleur écrasante.

Euclides Matoso da Câmara était mort et avait ressuscité. Palmares sourit :

il sait ce que c’est. Lui-même était mort et avait ressuscité. Avait-il vraiment

ressuscité ? Il n’en est pas certain. Un jour, il y a combien de temps, sa voiture

avait embouti un poteau sur l’île, à cent à l’heure. Palmares avait voulu

détacher la ceinture de sécurité. Il avait essayé de bouger et n’avait pas pu le

faire. Sa tête disait à sa main : bouge. Il apercevait la main, la main immobile.

Florzinha, à côté de lui, avait les yeux grands ouverts. Palmares vit un gamin

regarder à l’intérieur de la voiture. Le môme ouvrit la porte et cria quelque

chose. Ils étaient plusieurs. Un avait le visage couturé de cicatrices. Celui-ci

l’enjamba et s’empara du sac de Florzinha. Il ressortit par la fenêtre. Un autre

lui retira son collier et ses bagues. Palmares voyait tout cela, mais ne parvenait

pas à bouger. Il disait, remue, main, mais la main ne lui obéissait pas. Il se

disait en lui-même, maintenant je vais me lever, mais ses jambes ne lui obéissaient pas. Il pensa : alors, c’est ça la mort. Il avait lu des choses là-dessus.

Je suis mort. Mon esprit se penche sur moi, il se libère du pauvre corps mort

comme le papillon du cocon, il déplie ses ailes et s’envole. D’ici peu, pensa-t-il,

je vais me voir moi-même, couvert de sang, ensuite je verrai les voitures, avec

les gamins autour, la plage, la mer, les lumières de Luanda, la voiture de plus en

plus petite, un essaim de points lumineux, les étoiles, l’obscurité in nie. Il se

sentit heureux d’être mort. Il n’aurait pas à vivre avec le remords d’avoir

assassiné Florzinha. Il n’aurait pas à rendre des comptes au Vieux. Cette pensée

l’emplit de terreur. Rien que de penser à cela il fut terri é. S’il n’était pas mort,

le Vieux le tuerait de la façon la plus cruelle qu’il puisse imaginer. Une llette

albinos, pâle comme une apparition, lui arracha ses chaussures. Elle approcha

sa face jaune de ses yeux et sourit. Palmares essaya de parler. Il voulait lui dire :

je suis vivant, je ne suis pas encore mort, sors-moi d’ici, s’il te plaît, prends les

souliers, mais sors-moi d’ici.

– C’est la n, lui dit la llette, la n du lm, mon vieux, e End.

Elle lui écarta les lèvres, lui enfourna deux doigts dans la bouche, explora

ses dents. Palmares se souvint de quelques vers de Rui Knop y :

 

Outras vozes sepultam já o eco da minha./Foragido da memória irei por esse mundo além./ Amigos,

fantasmas, nomes, lugares sabidos de cor :/quero chamar-vos esquecimento.

 

D’autres voix enterrent déjà l’écho de la mienne./Rescapé de la mémoire, je parcourrai l’autre

monde./Amis, fantômes, noms, lieux connus par cœur :/je veux vous appeler oubli.

 

La llette aperçut la molaire en or et sourit de nouveau. Elle saisit un

caillou et se mit à lui frapper la bouche. Palmares n’arrivait pas à se souvenir de

quel livre étaient tirés ces vers. Le titre du poème lui échappait. La llette prit

soin de lui ouvrir les lèvres, évitant de le blesser, elle s’e orçait de ne frapper

que la dent et elle réussit à l’arracher. Palmares ignora les coups. Ce qui le

préoccupait c’était les vers de Knop y :

 

Escrevo sentado sob a fraca luz que do alto desce./Escrevo contra o silêncio. Eu não tenho já nome

aqui./Por certo os outros têm a História a seu favor./ Ausculto a ténue respiração da noite e da

quietude./Sob o débil crepitar do metal percorrendo o papel/Soa perturbada a harmonia distante do

universo.

 

J’écris assis sous la pâle lumière qui vient d’en haut./J’écris contre le silence. Ici je n’ai pas de

nom./Certes, les autres ont l’Histoire pour alliée./ J’ausculte la respiration ténue de la nuit et de la

quiétude./Sous le faible crissement du métal qui parcourt le papier/ L’harmonie distante de l’univers

a des résonances troublées.

 

Il y a combien de temps que tout cela s’est passé ? Une éternité, lui semble-

t-il. Lui, Francisco Palmares, n’oublie rien. Parfois, cela a du bon. D’autres fois,

cela peut être un supplice. Ici, par exemple, assis au comptoir d’un bar, dans le

centre de Rio, pendant qu’une bruine trouble tombe tristement sur la ville. Il

soupire. Il sort le téléphone du sac en cuir, cherche l’annonce dans le journal et

compose le numéro. Une voix de femme l’arrache aux ombres.

 

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