La Guerre des anges

José Eduardo Agualusa · Chapitre 32 sur 74

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La Guerre des anges

Rio de Janeiro, Pension Esperança, Dix Heures, par un Matin Cristallin.

RIO DE JANEIRO, PENSION ESPERANÇA,

DIX HEURES, PAR UN MATIN CRISTALLIN.

 

(énorme e ervescence dans la classe politique)

“Des anges noirs meurent à Rio.”

Euclides écrit nu, assis à sa table. Il se sert d’un vieux stylo Montblanc

rempli d’encre violette et d’épaisses feuilles de papier. Il n’avait pas encore

complètement capitulé devant les ordinateurs. Pendant la courte période où il

avait travaillé dans un quotidien à Lisbonne, il avait installé sur son ordinateur

un logiciel imitant le crépitement des vieilles machines à écrire, y compris le

tintement à la n de chaque ligne. Cela l’aidait à écrire. Depuis son arrivée à

Rio, il s’était remis à rédiger ses articles à la main. Il passe ensuite à la librairie

Lettres & Expressions, à Ipanema, et monte au premier étage, au café Ubaldo,

équipé de trois ordinateurs connectés à Internet. Euclides dactylographie ses

articles sur un des ordinateurs et les expédie à Lisbonne.

“Massacre dans une favela à Rio. Des anges noirs meurent.” Il relit le titre à

haute voix. Il le trouve bon. Il continue. “Le nombre des enfants tués pendant

une incursion de la police sur le Morro da Barriga à Rio de Janeiro le 20 de ce

mois s’élève à huit. En plus de ces huit enfants, quatre femmes et douze

hommes ont aussi perdu la vie. Les tra quants, qui disposent d’armes lourdes,

ont répondu au feu des envahisseurs pendant deux heures. La police a ni par

se retirer en laissant sur le carreau sept de ses agents. C’est le plus grand

a rontement qui se soit produit à ce jour dans une favela brésilienne. Jararaca,

le chef des tra quants du Morro da Barriga, a réussi à réunir samedi pour une

conférence de presse spectaculaire une dizaine de journalistes, dont deux

cameramen. Convoqués par téléphone, les journalistes ont été conduits les

yeux bandés depuis une place contiguë à la favela jusqu’à une grande baraque

en ruine. Jararaca a accusé la police de corruption et de racisme. D’après lui,

l’attaque est un acte de représailles s’expliquant par le fait que son groupe a refusé de céder aux policiers un certain pourcentage du produit de la vente des

drogues. Les tra quants ont présenté pendant la conférence de presse une

vidéo amateur produite par eux-mêmes, dans laquelle on peut voir un groupe

de policiers à côté d’une boca de fumo (nom donné à Rio à un point de vente

de drogues), en train de recevoir de l’argent des mains de deux adolescents

armés de mitraillettes. Un des jeunes porte une chemise sur laquelle on peut

lire les lettres CV, sigle de Commandement Vermelho, Rouge, gang qui

contrôle le Morro da Barriga. La scène a été lmée quelques jours seulement

avant que Jararaca ne décide de rompre l’accord informel existant depuis des

années avec les policiers corrompus. La conférence de presse donnée par

Jararaca provoque une énorme agitation dans la classe politique, en partie à

cause de la divulgation de la vidéo et en partie à cause du discours du

tra quant qui s’est proclamé porte-parole de la population d’origine africaine.

L’Afrique a déjà été décolonisée. Il faut maintenant décoloniser le Brésil, a déclaré

Jararaca : Nous voulons voir les Indiens et les noirs au pouvoir. Le Président José

Inácio a rencontré hier soir le gouverneur de Rio de Janeiro, Pedro de Almeida,

et il est quasiment certain qu’ils ont discuté l’éventualité d’une intervention

militaire sur le Morro da Barriga. Le ministre de la Défense, le général Mateus

Weissmann, a prôné récemment l’idée de lancer ses hommes à l’assaut de la

favela. Intervenant dans un programme de grande audience, sur TV Planeta,

Weissmann a déclaré que Rio de Janeiro ne pouvait pas continuer à être pris en

otage par un groupuscule de criminels. Le Brésil n’est pas l’Afrique, a-t-il ajouté.

L’armée est prête à défendre la patrie là où la subversion menace et là où campe la

chienlit. Nous n’avons peur de rien. Le chef de la police de Rio, Jorge Velho,

s’oppose vigoureusement à l’intervention des forces armées. Contacté au

téléphone par notre journal, il a déclaré qu’il ne croyait pas que l’occupation

par la force du Morro da Barriga ou de toute autre favela permette de résoudre

le problème du tra c de drogues. La violence institutionnelle favorise les

tra quants. L’armée a déjà occupé précédemment des favelas et elle n’est pas

parvenue à anéantir le tra c ni à réduire la criminalité. Le gouvernement veut-il

réellement éliminer le tra c ? Le premier pas consisterait à légaliser la marihuana et

la cocaïne. Ensuite nous pourrions utiliser les millions de dollars qui sont dépensés

aujourd’hui pour lutter contre la drogue à améliorer l’habitat des favelas et à

éduquer les populations. Le Président José Inácio n’acceptera sûrement pas la suggestion de Jorge Velho. Mais il ne semble pas probable non plus qu’il écoute

le général Weissmann. Sur le Morro da Barriga, contemplant la ville inquiète à

ses pieds, Jararaca a de bonnes raisons de se réjouir. Il a gagné la première

bataille contre les policiers qui ont tenté d’envahir son territoire. Et il est en

train de remporter la seconde, dans les médias, contre le gouvernement

légitime du Brésil.

Euclides écrit lentement, sans presque rien corriger, d’une écriture ronde et

soignée. Il s’arrête parfois pour regarder le torrent limpide de lumière qui

s’engou re par la fenêtre, se heurte au bleu outremer des murs et se disperse

en n, telle une eau domptée, sur le vaste plancher en bois. Il termine l’article.

Il le relit et le signe. Il saute de la chaise et s’allonge au soleil sur un vieux

canapé tendu de velours rouge, ses bras courts croisés sous sa tête. Le temps est

en train de changer. D’épais nuages noirs courent à présent dans le ciel

lumineux. La plupart des gens regarderaient les nuages avec déplaisir. Le

journaliste sourit, lui. La beauté de cet instant l’impressionne. Le prodige de

ces millions de particules d’eau en suspension dans l’atmosphère. Un euve

sombre glissant au-dessus de la ville.

Il se lève et va chercher le cahier de Dona Felicidade. Il l’ouvre au hasard et

lit :

– Viendront des sauterelles, grosses comme des éléphants et brandissant

des armures étincelantes, et les guerriers noirs de Ginga et d’Ekuikui n’auront

pas de repos. Adviendront les temps de la ruine et de l’exode. Les branches

d’ 22 imbondo naîtront avec des têtes d’homme au lieu de múcuas, et les têtes

chanteront des chansons a reusement tristes, sou ant et sou ant des ombres

à la tombée de la nuit. Une obscurité comme on n’en a encore jamais vue

s’abattra sur toute chose.

 

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