La Guerre des anges
Rio de Janeiro, Pension Esperança, Dix Heures, par un Matin Cristallin.
RIO DE JANEIRO, PENSION ESPERANÇA,
DIX HEURES, PAR UN MATIN CRISTALLIN.
(énorme e ervescence dans la classe politique)
“Des anges noirs meurent à Rio.”
Euclides écrit nu, assis à sa table. Il se sert d’un vieux stylo Montblanc
rempli d’encre violette et d’épaisses feuilles de papier. Il n’avait pas encore
complètement capitulé devant les ordinateurs. Pendant la courte période où il
avait travaillé dans un quotidien à Lisbonne, il avait installé sur son ordinateur
un logiciel imitant le crépitement des vieilles machines à écrire, y compris le
tintement à la n de chaque ligne. Cela l’aidait à écrire. Depuis son arrivée à
Rio, il s’était remis à rédiger ses articles à la main. Il passe ensuite à la librairie
Lettres & Expressions, à Ipanema, et monte au premier étage, au café Ubaldo,
équipé de trois ordinateurs connectés à Internet. Euclides dactylographie ses
articles sur un des ordinateurs et les expédie à Lisbonne.
“Massacre dans une favela à Rio. Des anges noirs meurent.” Il relit le titre à
haute voix. Il le trouve bon. Il continue. “Le nombre des enfants tués pendant
une incursion de la police sur le Morro da Barriga à Rio de Janeiro le 20 de ce
mois s’élève à huit. En plus de ces huit enfants, quatre femmes et douze
hommes ont aussi perdu la vie. Les tra quants, qui disposent d’armes lourdes,
ont répondu au feu des envahisseurs pendant deux heures. La police a ni par
se retirer en laissant sur le carreau sept de ses agents. C’est le plus grand
a rontement qui se soit produit à ce jour dans une favela brésilienne. Jararaca,
le chef des tra quants du Morro da Barriga, a réussi à réunir samedi pour une
conférence de presse spectaculaire une dizaine de journalistes, dont deux
cameramen. Convoqués par téléphone, les journalistes ont été conduits les
yeux bandés depuis une place contiguë à la favela jusqu’à une grande baraque
en ruine. Jararaca a accusé la police de corruption et de racisme. D’après lui,
l’attaque est un acte de représailles s’expliquant par le fait que son groupe a refusé de céder aux policiers un certain pourcentage du produit de la vente des
drogues. Les tra quants ont présenté pendant la conférence de presse une
vidéo amateur produite par eux-mêmes, dans laquelle on peut voir un groupe
de policiers à côté d’une boca de fumo (nom donné à Rio à un point de vente
de drogues), en train de recevoir de l’argent des mains de deux adolescents
armés de mitraillettes. Un des jeunes porte une chemise sur laquelle on peut
lire les lettres CV, sigle de Commandement Vermelho, Rouge, gang qui
contrôle le Morro da Barriga. La scène a été lmée quelques jours seulement
avant que Jararaca ne décide de rompre l’accord informel existant depuis des
années avec les policiers corrompus. La conférence de presse donnée par
Jararaca provoque une énorme agitation dans la classe politique, en partie à
cause de la divulgation de la vidéo et en partie à cause du discours du
tra quant qui s’est proclamé porte-parole de la population d’origine africaine.
L’Afrique a déjà été décolonisée. Il faut maintenant décoloniser le Brésil, a déclaré
Jararaca : Nous voulons voir les Indiens et les noirs au pouvoir. Le Président José
Inácio a rencontré hier soir le gouverneur de Rio de Janeiro, Pedro de Almeida,
et il est quasiment certain qu’ils ont discuté l’éventualité d’une intervention
militaire sur le Morro da Barriga. Le ministre de la Défense, le général Mateus
Weissmann, a prôné récemment l’idée de lancer ses hommes à l’assaut de la
favela. Intervenant dans un programme de grande audience, sur TV Planeta,
Weissmann a déclaré que Rio de Janeiro ne pouvait pas continuer à être pris en
otage par un groupuscule de criminels. Le Brésil n’est pas l’Afrique, a-t-il ajouté.
L’armée est prête à défendre la patrie là où la subversion menace et là où campe la
chienlit. Nous n’avons peur de rien. Le chef de la police de Rio, Jorge Velho,
s’oppose vigoureusement à l’intervention des forces armées. Contacté au
téléphone par notre journal, il a déclaré qu’il ne croyait pas que l’occupation
par la force du Morro da Barriga ou de toute autre favela permette de résoudre
le problème du tra c de drogues. La violence institutionnelle favorise les
tra quants. L’armée a déjà occupé précédemment des favelas et elle n’est pas
parvenue à anéantir le tra c ni à réduire la criminalité. Le gouvernement veut-il
réellement éliminer le tra c ? Le premier pas consisterait à légaliser la marihuana et
la cocaïne. Ensuite nous pourrions utiliser les millions de dollars qui sont dépensés
aujourd’hui pour lutter contre la drogue à améliorer l’habitat des favelas et à
éduquer les populations. Le Président José Inácio n’acceptera sûrement pas la suggestion de Jorge Velho. Mais il ne semble pas probable non plus qu’il écoute
le général Weissmann. Sur le Morro da Barriga, contemplant la ville inquiète à
ses pieds, Jararaca a de bonnes raisons de se réjouir. Il a gagné la première
bataille contre les policiers qui ont tenté d’envahir son territoire. Et il est en
train de remporter la seconde, dans les médias, contre le gouvernement
légitime du Brésil.
Euclides écrit lentement, sans presque rien corriger, d’une écriture ronde et
soignée. Il s’arrête parfois pour regarder le torrent limpide de lumière qui
s’engou re par la fenêtre, se heurte au bleu outremer des murs et se disperse
en n, telle une eau domptée, sur le vaste plancher en bois. Il termine l’article.
Il le relit et le signe. Il saute de la chaise et s’allonge au soleil sur un vieux
canapé tendu de velours rouge, ses bras courts croisés sous sa tête. Le temps est
en train de changer. D’épais nuages noirs courent à présent dans le ciel
lumineux. La plupart des gens regarderaient les nuages avec déplaisir. Le
journaliste sourit, lui. La beauté de cet instant l’impressionne. Le prodige de
ces millions de particules d’eau en suspension dans l’atmosphère. Un euve
sombre glissant au-dessus de la ville.
Il se lève et va chercher le cahier de Dona Felicidade. Il l’ouvre au hasard et
lit :
– Viendront des sauterelles, grosses comme des éléphants et brandissant
des armures étincelantes, et les guerriers noirs de Ginga et d’Ekuikui n’auront
pas de repos. Adviendront les temps de la ruine et de l’exode. Les branches
d’ 22 imbondo naîtront avec des têtes d’homme au lieu de múcuas, et les têtes
chanteront des chansons a reusement tristes, sou ant et sou ant des ombres
à la tombée de la nuit. Une obscurité comme on n’en a encore jamais vue
s’abattra sur toute chose.
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