La Guerre des anges

José Eduardo Agualusa · Chapitre 17 sur 74

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La Guerre des anges

Rio de Janeiro, Hôtel Glória, Nuit Noire.

RIO DE JANEIRO, HÔTEL GLÓRIA,

NUIT NOIRE.

 

(les eurs du colonel)

Francisco Palmares ferme les yeux et la revoit comme il l’a vue pour la

première fois. L’avait-il trouvée belle ? Oui, à la façon féroce de Frida Khalo. Il

la voit descendre l’escalier, chevelure retenue avec élégance sur le sommet de la

tête, robe en soie noire avec un liséré d’or moulant son corps et brillant

intensément sous la lumière des lustres. Il s’approcha d’elle, sachant

pertinemment qu’il ne devrait pas le faire :

– Vous permettez que je me présente ?

Monte, à côté de lui, murmurait :

– Putain, mon garçon ! Un peu de jugeote ! C’est la princesse !

Et elle :

– Vous ne me connaissez pas ?

Il agirait de la même façon aujourd’hui, bien que connaissant le

dénouement de l’histoire. Il ouvre les yeux et voit le visage endormi de

Florzinha. Deux noms identiques pour des destins très di érents. La femme

qui dort à côté de lui est née à Cachoeira, une petite ville du golfe de Bahia.

Francisco était passé par là, un peu à la dérive, il y avait maintenant deux ans.

Il peut imaginer ce qu’avait été son enfance : des courses dans des rues

poussiéreuses, pieds nus fendillés, parmi les anciennes demeures en ruine,

faisant tournoyer des cerfs-volants. Les bals le samedi, pendant l’adolescence,

dans des maisons en torchis et au sol en terre battue. Le premier baiser derrière

le mur de l’école. La procession de Notre-Dame de la Bonne Mort, à la nuit

tombée, en hommages aux eguns, les esprits des ancêtres. Peut-être Florzinha

aidait-elle sa mère à revêtir sa jupe noire plissée, puis le splendide corsage de

créole, d’une blancheur éclatante, l’étole, ses lourds colliers en perles de

verroterie aux couleurs des 14 orixás. Elle aidait sûrement à préparer la feijoada

du dimanche, le 15 cozido du lundi, le caruru et le munguzá du mardi. Francisco

aime bien le munguzá, du maïs bouilli dans un jus sucré, avec du lait de coco,

des clous de giro e et de la cannelle. Il a faim.

– Dis-moi une chose, ma toute noire, ta mère appartenait-elle à la

confrérie de la Bonne Mort ?

Florzinha gémit, soupire, se tourne de l’autre côté :

– T’es dingue ou quoi, Chico ? Ma mère était évangéliste, elle voulait

même pas entendre parler de toutes ces histoires de candomblé.

Francisco pose la main gauche sur sa taille et remonte lentement le long de

sa hanche, respirant la chaleur qui s’exhale de son corps ferme.

– Tu sais faire le munguzá ?

La jeune lle est agacée :

– Francisco, les lles de joie savent cuisiner chez toi ? D’accord, t’es mon

meilleur client, tu paies bien, tu veux que je reste toute la nuit, je reste. Mais je

suis pas payée pour faire la conversation, ça non. Si t’as envie de tailler une

bavette, va voir un psychanalyste. Peut-être même que ça te reviendra meilleur

marché.

Francisco laisse glisser sa main, descendre un peu plus bas, progresser

jusqu’à la source de chaleur. Cela lui rappelle un jeu d’enfant. Un des joueurs

cache un objet quelconque et oriente ensuite les autres :

– Glacial, gelé, maintenant ça se réchau e un peu, froid, tiède, chaud, oui,

bouillant, tu y es presque.

Il y était presque. Florzinha gémit.

– Fais pas ça, Chico. J’aime pas quand tu fais ça.

Elle s’assoit dans le lit :

– Je déteste les hommes qui veulent me donner du plaisir. Je suis une pute,

tu comprends ? Mon boulot, c’est de faire jouir les mecs. Je fais ça pour du fric.

Elle pleure sans faire de bruit. Francisco ne comprend pas ce qui se passe.

Il l’enlace. Elle se dégage avec furie :

– Mon père était connu à Cachoeira. Il était conseiller municipal. Il m’a

toujours beaucoup gâtée, il faisait mes quatre volontés. A quatorze ans, il m’a

o ert une voiture. J’avais quinze ans quand ma mère est morte. Tout de suite

après, papa a fait faillite, il est parti de la maison, a disparu et j’ai dû chercher

du travail pour nourrir mes frères. Je gagnais des clopinettes, peu, très peu, comparé à ce que j’avais l’habitude de dépenser. Le pire pour moi c’était de

devoir prendre le bus, tu sais, de rester assise là-dedans, au milieu de tous ces

gens qui sentent mauvais. Alors, mon patron a commencé à me faire du

gringue, à m’o rir des cadeaux et de l’argent. J’ai résisté pendant un certain

temps. Jusqu’à ce qu’il me promette une Corsa Sedan. Nous sommes sortis

ensemble, il m’a donné la voiture et je suis devenue sa maîtresse. Après, j’ai

commencé à fricoter avec des amis à lui. Un soir, je suis sorti avec un client et

j’ai découvert qu’il connaissait mon père. J’ai pensé que je ferais mieux d’aller

bosser loin de chez moi. Je suis venue ici, où d’ailleurs je peux gagner plus de

fric.

Elle le regarde avec colère :

– T’es content maintenant ? C’est ça ma vie.

Francisco lui prend le visage et l’embrasse sur la bouche. Florzinha le gi e :

– Tu sais quoi ? Tous les hommes sont des cons. Ça me fait mourir de rire

quand vous débitez ce genre d’idiotie. Sa voix en e et elle parle avec un accent

portugais exagéré : “Ah, ma jolie noire, c’est tellement nul de payer, ça fait si

commercial !” Bon Dieu, Chico, ce que je fais c’est du pur commerce. Écoute,

si tu veux savoir la vérité, je sors de l’hôtel en me foutant de ta gueule.

Elle rit. Un long rire acide, convulsif, qui égratigne le silence de la nuit

comme un bâton de craie un tableau noir. Francisco préférerait la voir pleurer.

Il la serre de nouveau dans ses bras et cette fois Florzinha ne le repousse pas. Il

lui caresse les seins, distrait, et au même instant il se souvient de l’autre. La lle

du Vieux a la peau sombre. Toutefois, celui qui ose s’en approcher de

su samment près découvre dans ses yeux la lumière froide des ciels de Berlin.

– De loin, tu ressembles à une Angolaise, lui disait-il, penché sur ce bleu

furtif : mais d’ici, de tout près, je vois bien que tu es allemande.

La Première Fille, comme amis et ennemis l’appellent ironiquement,

n’aime pas qu’on lui rappelle l’héritage maternel (un jour elle a fait rosser un

journaliste trop naïf qui l’avait quali ée dans un article de petite Allemande).

Elle attrapait Francisco par les oreilles et lui criait :

– Tu veux que je te montre la force de mon sang africain ?

Elle s’adonnait à l’amour avec du rythme, du feu et une gaieté féroce, le

laissant épuisé et vaincu dès la n du premier assaut. Francisco Palmares couvre

de baisers le cou de Florzinha, la putain, il ferme les yeux et revoit la petite Allemande, belle comme une eur carnivore, dansant avec son père à la fête de