La Guerre des anges

José Eduardo Agualusa · Chapitre 49 sur 74

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La Guerre des anges

Rio de Janeiro, Morro Da Barriga, Sept Heures du Matin.

RIO DE JANEIRO, MORRO DA BARRIGA,

SEPT HEURES DU MATIN.

 

(la nature du scorpion)

Monte est ligoté à une chaise, les cheveux en bataille, la barbe

indomptable, de profonds cernes de fatigue sur son visage jaune. Pourtant,

même dans cet état, il semble invincible. Il a ronte en silence et avec dédain le

regard de Francisco Palmares. Embarrassé, le colonel hoche la tête ; il demande

à Jacaré de le détacher. L’autre proteste.

– C’est une sale bête. Vaut mieux s’en débarrasser une bonne fois pour

toutes…

Bartolomeu Catiavala est du même avis :

– Je n’ai pas tiré sur lui moi-même pour que tu puisses l’interroger. J’ai

passé un mauvais moment entre les mains de ce blanc, là-bas au ministère, à

Luanda. C’est le bourreau du Vieux. Il m’a dit qu’il était venu ici pour nous

tuer tous les deux, toi et moi. Il m’a dit qu’il avait toujours mené ses missions

jusqu’au bout, tu imagines ! Quel culot ce mec ! Le Vieux, évidemment,

préfère que la police brésilienne ne nous prenne pas vivants.

Jararaca hausse les épaules :

– Écoutez, moi, je m’en lave les mains. Vous pouvez faire de lui ce que

vous voulez, colonel. Vous voulez le tuer ? Tuez-le. Vous voulez le laisser

partir ? Très bien. C’est pas mes oignons.

Catiavala monte sur ses grands chevaux :

– Le laisser partir ? C’est moi qui l’ai attrapé, je ne le laisse pas sortir d’ici.

Il en sait trop. Il nous balancera tous. D’ailleurs, colonel, il faut que tu saches

que ce misérable a déjà parlé à la police. Il a fallu que je quitte ma maison. J’ai

déménagé ici, où je me sens plus en sécurité, cette zone est à nous, petit frère,

c’est une terre libérée, une terre qui appartient aux noirs, mais je sais que

chaque pas que je fais est surveillé.

Francisco demande qu’on le laisse seul avec Monte. Il attend que tous

sortent et le détache. Il prend ensuite une chaise et s’assoit en face du Grand

Inquisiteur, bras croisés, s’e orçant de retrouver son calme. Il balaie du regard

la baraque étroite, le toit en zinc, les murs en parpaings, la petite fenêtre, à

moitié dissimulée par un rideau en plastique à travers lequel une lumière acide

se fraye un passage. Dans un coin, sur une caisse en bois, sommeille un vieux

téléviseur sur l’écran duquel quelqu’un a collé un papier où sont écrits deux

mots dans une calligraphie irrégulière : Drogue électronique. Juste au-dessus de

l’appareil, la photo d’une femme jeune, nue, assise sur un lit, est accrochée au

mur. Ce sont les couleurs de l’image qui frappent le plus. La lumière émeraude

qui émane des murs et qui otte autour du corps de la femme.

Monte suit le regard de Francisco.

– La Havane, dit-il. J’en suis sûr. Certaines couleurs n’existent qu’à Cuba.

– C’est là que tu as appris à tuer, n’est-ce pas ?

– Oui, entre autres choses. Et toi, c’est à Berlin ?

– Entre autres choses…

– Moi, j’ai eu plus de chance, camarade, bien plus de chance. A Berlin, je

suis sûr que tu n’as pas rencontré de mulâtresses comme celle-là.

– Non, c’est vrai. Et maintenant ?

– 29 Dispara, cobarde, sólo vas a matar a un hombre…

– Les dernières paroles de Che Guevara, selon la légende.

– Tu as encore gagné.

– Oui. A ce jeu je gagne toujours. Mais je ne suis pas ici pour te tuer, et

toi, je regrette beaucoup de te détromper, toi, tu n’es pas Che Guevara.

Monte sourit. Un sourire dépourvu de compassion.

– Tout nous sépare, camarade. Tu n’as rien appris à Berlin. Tu n’as rien

appris en Angola. Si j’avais une arme, moi, tu crois que j’hésiterais à tirer ?

– C’est le Vieux qui t’a envoyé ?

– Oui, c’est lui, personnellement. J’ai déjeuné avec lui au Palais. Le Vieux

ne te pardonne pas…

– Et mes parents ?

– Non, non, ça ce n’est pas moi. J’étais déjà à Rio. Je regrette beaucoup,

sincèrement. Je n’ai rien à voir avec cette absurdité. Les types avaient ordre de

récupérer les documents, un point c’est tout. Personne ne leur a dit qu’ils pouvaient rouer de coups les gens. Il leur su sait de bien fouiller. Ce sont des

imbéciles. Ils n’ont pas fait d’études, contrairement à nous, ils n’ont aucune

formation. Tu sais comment on reconnaît un agent du ministère aujourd’hui ?

C’est facile, ils portent tous des costumes bleu marine, ils sont adipeux et

arrogants, ils utilisent des noms impossibles, Frederico, par exemple. Où est-ce

qu’on a vu un nègre s’appeler Frederico ? Si tu rencontres un nègre appelé

Frederico, tu peux être sûr que c’est un agent de la Sécurité d’État.

Dans d’autres circonstances, Francisco aurait trouvé cela drôle. A cet

instant, il repense au vieux Feliciano Palmares et de nouveau il est plein de

colère.

– Bordel de merde, Monte ! Bartolomeu a raison. En quoi tu t’es

transformé ? En bourreau. Tu es devenu le chien enragé du Président. Avant, tu

défendais un idéal, tu luttais pour un drapeau, peut-être qu’e ectivement tout

a été une e royable erreur historique. Pourtant, tu croyais à tout cela. Et

maintenant ? Qu’est-ce que tu défends ?

Monte garde les yeux baissés. Il frictionne ses poignets meurtris par les

cordes. Il parle à voix basse. Il lui demande s’il connaît la parabole du scorpion

et de la grenouille. Francisco hausse les épaules, il ne la connaît pas. Le Grand

Inquisiteur la lui raconte. Il rit amèrement :

– Moi non plus, je ne te demanderai pas pardon.

Il sort de la poche de son pantalon une boîte d’allumettes, l’ouvre et la

montre à Francisco. Un scarabée vert, de trois centimètres de long, luit à

l’intérieur. Le colonel le place avec précaution sur la paume de sa main gauche.

Les deux hommes contemplent avec émotion l’éclat métallique de l’insecte

mort. Il fait penser à un bijou très ancien.

– Pelidnota cyanipes, murmure Monte. Il a l’air si solide, tu ne trouves pas,

capable de durer à tout jamais. Il n’existe qu’au Brésil. Je l’ai acheté hier à un

collectionneur. Il est pour toi, colonel. Dans l’ancienne Égypte, le scarabée

était un symbole de renaissance. Toi, tu pourras peut-être encore renaître, tout

recommencer à zéro, oublier le passé.

Il pousse un profond soupir :

– Regarde-moi et plains-moi, mon ami, moi je suis le passé.

 

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