La Guerre des anges

José Eduardo Agualusa · Chapitre 34 sur 74

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La Guerre des anges

(un avion dans la tempête)

– Des excuses ?! Vous savez à qui vous parlez ?

L’homme assis à sa droite le saisit aux épaules :

– Calmez-vous, Mateus. Allons-nous-en.

L’autre, à sa gauche, ajoute en ricanant :

– Oui, allons-nous-en, mon général. Ce club n’est plus ce qu’il était. Pas la

moindre couleur noire n’entre chez moi, sauf s’il s’agit de souliers.

Tous trois s’escla ent.

– Et encore, hein ! dit Mateus Weissmann. Moi, par exemple, je ne mets

que des souliers blancs.

Il se lève. Il toise Anastácia dans un silence sombre, laisse de l’argent sur la

table, appelle sa petite- lle qui joue sur le gazon et s’éloigne avec ses amis.

 

(un avion dans la tempête)

Étendu sur une chaise longue en plastique, Euclides semble dormir. A côté

de lui, Anastácia sirote un jus d’orange. Ils sont seuls. Un moineau se rafraîchit

dans la piscine. De grands immeubles arrogants les épient par-delà les murs du

club.

– Quel calme, ici !!

Anastácia acquiesce.

– Un calme cerné de tous côtés par le tumulte.

Euclides ouvre les yeux. Il la dévisage avec curiosité.

– Avoue, dit-il en souriant, tu m’as amené ici pour épater le bourgeois,

comme dirait feu mon parrain, n’est-ce pas ?

– Bien sûr que non. Ça ne m’est même pas venu à l’esprit. Tu aimes les

piscines. Tu aimes nager. J’ai pensé que ça te ferait plaisir de venir ici. Mon

père est membre du club, mais il n’en pro te pas. Mon frère non plus. Je suis la

seule à le fréquenter de temps à autre, pour nager un peu ou jouer au tennis.

Un homme jeune, musclé, sort des cabines de bain pour hommes,

s’approche de la piscine et plonge silencieusement dans la splendeur liquide. Il

s’y meut avec des gestes parfaits. L’eau s’ouvre sans bruit à son passage. Euclides

le contemple. Il soupire. Il caresse pensivement l’épaisse moustache, encore

humide, qui lui retombe sur la lèvre. Anastácia suit son regard :

– Tu es réellement pédé ?

– Oui.

– Ne plaisante pas, c’est une blague. Noir, nain et pédé, c’est vraiment

trop. Ça ne peut être qu’une blague.

Euclides lâche un éclat de rire étou é.

– Je crois que je réussis à être tout ce que Mateus Weissmann déteste. Trois

en un : noir, homosexuel et in rme. Maintenant, toi tu me surprends. Je

pensais que tu avais moins de préjugés que ça. Ne t’attends pas à ce que je

commence à chanter ici, comme le faisait Jorge Ben il y a mille ans, que le noir

est beau.

Il chantonne :

 

Negro é lindo, o negro é amor/Negro é amigo/Negro é lindo, o negro é amor/Negro é amigo/Negro também

é lho de Deus.

 

Le noir est beau, le noir est amour/Le noir est l’ami/Le noir est beau, le noir est amour/Le noir est

l’ami/Le noir aussi est enfant de Dieu.

 

Il se tait. Il essaie de se souvenir du reste des paroles. Décon t, il secoue la

tête. Il n’a pas la mémoire de Francisco Palmares. Il fredonne la mélodie.

– Tu t’en souviens ? Non, tu étais trop jeune, tu ne peux pas t’en souvenir.

A l’époque, ça paraissait moins bête. Quant au fait que j’aime les hommes, toi

aussi tu les aimes, non ? Je me dispenserai d’énumérer les avantages. Être

nain… ça oui, ça me désole… il n’y a rien de romantique à être nain… bien

sûr que j’aimerais avoir trente centimètres de plus… mais bon, même ça

dépend de la perspective… un jour, à New York, j’ai assisté à un débat à la

télévision à propos d’une nouvelle méthode permettant de déceler très tôt si

une femme a engendré un enfant atteint d’achondroplasie… c’est le nom de

ma maladie. Bon, comme tu le sais sans doute, un couple de nains peut avoir

un enfant normal s’il n’hérite ni du père ni de la mère les gènes à l’origine de la

maladie. Il sera nain s’il hérite les gènes d’un de ses géniteurs ; il meurt s’il

hérite les gènes des deux. Le médecin qui a découvert ça participait au débat

ainsi qu’un des dirigeants de l’Association des personnes de petite taille de

l’Amérique… Ne ris pas, elle existe vraiment… Le médecin a raconté que de

nombreuses femmes avec une achondroplasie le consultaient pour savoir si elles

devaient avorter. Il avait été surpris de constater que certaines souhaitaient

avorter d’un fœtus sain. Le dirigeant de l’Association des personnes de petite taille de l’Amérique a défendu cette position. Qu’est-ce qu’un couple de

personnes de petite taille ferait d’un géant à la maison ?

Anastácia rit. Elle le regarde avec tendresse.

– Tu es incroyable, tu sais ? Ces derniers mois j’ai beaucoup appris avec toi.

J’ai appris à faire face joyeusement à toutes les tragédies de la vie. Tu es mon

gourou.

Le journaliste se redresse sur sa chaise. Le soir tombe. A présent la lumière

est plus douce, le ciel prend une teinte de cobalt. Un piaillement d’oiseaux

dans les palmes des cocotiers se superpose au rugissement nerveux de la ville.

Sur les avenues Prudente de Morais et Vieira Souto la circulation est intense.

Euclides raconte qu’en 1994 il est rentré clandestinement en Angola via

Kinshasa, capitale de l’ancien Zaïre, aujourd’hui Congo, dans un avion pirate

au service de la guérilla, pour faire un reportage destiné à un journal portugais.

Ils volaient de nuit, très bas, pour tromper les radars. Tous feux éteints. C’était

le début de la saison des pluies. L’obscurité entrait à ots par les hublots – une

substance douce, profonde, mystérieuse – et c’était comme s’ils voyageaient sur

le dos moelleux de la nuit elle-même. Euclides somnolait déjà lorsqu’un éclair

l’a subite-ment frappé au visage. Aussitôt après il a entendu un fracas terrible et

l’appareil a bondi, s’est cabré, s’est complètement tordu dans un grincement de

métal tandis que les co res à bagages s’ouvraient et les valises déboulaient

furieusement dans les couloirs. Un nouvel éclair a incendié la cabine et

Euclides a vu la frayeur gée des autres passagers – image de l’horreur.

– C’est ça la n ?

La question avait jailli de sa bouche. Ce n’était peut-être même pas une

question. Il ne pensait pas qu’elle avait une réponse. Personne n’avait crié.

C’était comme s’il était seul. Alors, un type assis à sa gauche lui avait serré la

main avec force.

– Nous allons rire ! ordonna-t-il. Si nous devons mourir, mon frère, il faut

que ce soit en riant. De plus, un bon éclat de rire vaut mieux qu’une prière.

J’éloigne les tempêtes à coup d’éclats de rire, vous voulez voir ?

Et il rit fort et de bon cœur. L’avion frémit, s’élança en avant brusquement,

vainquit la tempête et plongea de nouveau dans l’obscurité et la paix. Euclides

se souvient de cet homme, dont il n’a jamais su le nom, chaque fois qu’il

traverse une situation di cile.

– Nous autres, Angolais, nous sommes des optimistes. Les pessimistes se

sont déjà tous suicidés. (Après quoi, il redevient grave.) Le pessimisme est un

luxe des pays heureux.

 

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