La Guerre des anges
(un avion dans la tempête)
– Des excuses ?! Vous savez à qui vous parlez ?
L’homme assis à sa droite le saisit aux épaules :
– Calmez-vous, Mateus. Allons-nous-en.
L’autre, à sa gauche, ajoute en ricanant :
– Oui, allons-nous-en, mon général. Ce club n’est plus ce qu’il était. Pas la
moindre couleur noire n’entre chez moi, sauf s’il s’agit de souliers.
Tous trois s’escla ent.
– Et encore, hein ! dit Mateus Weissmann. Moi, par exemple, je ne mets
que des souliers blancs.
Il se lève. Il toise Anastácia dans un silence sombre, laisse de l’argent sur la
table, appelle sa petite- lle qui joue sur le gazon et s’éloigne avec ses amis.
(un avion dans la tempête)
Étendu sur une chaise longue en plastique, Euclides semble dormir. A côté
de lui, Anastácia sirote un jus d’orange. Ils sont seuls. Un moineau se rafraîchit
dans la piscine. De grands immeubles arrogants les épient par-delà les murs du
club.
– Quel calme, ici !!
Anastácia acquiesce.
– Un calme cerné de tous côtés par le tumulte.
Euclides ouvre les yeux. Il la dévisage avec curiosité.
– Avoue, dit-il en souriant, tu m’as amené ici pour épater le bourgeois,
comme dirait feu mon parrain, n’est-ce pas ?
– Bien sûr que non. Ça ne m’est même pas venu à l’esprit. Tu aimes les
piscines. Tu aimes nager. J’ai pensé que ça te ferait plaisir de venir ici. Mon
père est membre du club, mais il n’en pro te pas. Mon frère non plus. Je suis la
seule à le fréquenter de temps à autre, pour nager un peu ou jouer au tennis.
Un homme jeune, musclé, sort des cabines de bain pour hommes,
s’approche de la piscine et plonge silencieusement dans la splendeur liquide. Il
s’y meut avec des gestes parfaits. L’eau s’ouvre sans bruit à son passage. Euclides
le contemple. Il soupire. Il caresse pensivement l’épaisse moustache, encore
humide, qui lui retombe sur la lèvre. Anastácia suit son regard :
– Tu es réellement pédé ?
– Oui.
– Ne plaisante pas, c’est une blague. Noir, nain et pédé, c’est vraiment
trop. Ça ne peut être qu’une blague.
Euclides lâche un éclat de rire étou é.
– Je crois que je réussis à être tout ce que Mateus Weissmann déteste. Trois
en un : noir, homosexuel et in rme. Maintenant, toi tu me surprends. Je
pensais que tu avais moins de préjugés que ça. Ne t’attends pas à ce que je
commence à chanter ici, comme le faisait Jorge Ben il y a mille ans, que le noir
est beau.
Il chantonne :
Negro é lindo, o negro é amor/Negro é amigo/Negro é lindo, o negro é amor/Negro é amigo/Negro também
é lho de Deus.
Le noir est beau, le noir est amour/Le noir est l’ami/Le noir est beau, le noir est amour/Le noir est
l’ami/Le noir aussi est enfant de Dieu.
Il se tait. Il essaie de se souvenir du reste des paroles. Décon t, il secoue la
tête. Il n’a pas la mémoire de Francisco Palmares. Il fredonne la mélodie.
– Tu t’en souviens ? Non, tu étais trop jeune, tu ne peux pas t’en souvenir.
A l’époque, ça paraissait moins bête. Quant au fait que j’aime les hommes, toi
aussi tu les aimes, non ? Je me dispenserai d’énumérer les avantages. Être
nain… ça oui, ça me désole… il n’y a rien de romantique à être nain… bien
sûr que j’aimerais avoir trente centimètres de plus… mais bon, même ça
dépend de la perspective… un jour, à New York, j’ai assisté à un débat à la
télévision à propos d’une nouvelle méthode permettant de déceler très tôt si
une femme a engendré un enfant atteint d’achondroplasie… c’est le nom de
ma maladie. Bon, comme tu le sais sans doute, un couple de nains peut avoir
un enfant normal s’il n’hérite ni du père ni de la mère les gènes à l’origine de la
maladie. Il sera nain s’il hérite les gènes d’un de ses géniteurs ; il meurt s’il
hérite les gènes des deux. Le médecin qui a découvert ça participait au débat
ainsi qu’un des dirigeants de l’Association des personnes de petite taille de
l’Amérique… Ne ris pas, elle existe vraiment… Le médecin a raconté que de
nombreuses femmes avec une achondroplasie le consultaient pour savoir si elles
devaient avorter. Il avait été surpris de constater que certaines souhaitaient
avorter d’un fœtus sain. Le dirigeant de l’Association des personnes de petite taille de l’Amérique a défendu cette position. Qu’est-ce qu’un couple de
personnes de petite taille ferait d’un géant à la maison ?
Anastácia rit. Elle le regarde avec tendresse.
– Tu es incroyable, tu sais ? Ces derniers mois j’ai beaucoup appris avec toi.
J’ai appris à faire face joyeusement à toutes les tragédies de la vie. Tu es mon
gourou.
Le journaliste se redresse sur sa chaise. Le soir tombe. A présent la lumière
est plus douce, le ciel prend une teinte de cobalt. Un piaillement d’oiseaux
dans les palmes des cocotiers se superpose au rugissement nerveux de la ville.
Sur les avenues Prudente de Morais et Vieira Souto la circulation est intense.
Euclides raconte qu’en 1994 il est rentré clandestinement en Angola via
Kinshasa, capitale de l’ancien Zaïre, aujourd’hui Congo, dans un avion pirate
au service de la guérilla, pour faire un reportage destiné à un journal portugais.
Ils volaient de nuit, très bas, pour tromper les radars. Tous feux éteints. C’était
le début de la saison des pluies. L’obscurité entrait à ots par les hublots – une
substance douce, profonde, mystérieuse – et c’était comme s’ils voyageaient sur
le dos moelleux de la nuit elle-même. Euclides somnolait déjà lorsqu’un éclair
l’a subite-ment frappé au visage. Aussitôt après il a entendu un fracas terrible et
l’appareil a bondi, s’est cabré, s’est complètement tordu dans un grincement de
métal tandis que les co res à bagages s’ouvraient et les valises déboulaient
furieusement dans les couloirs. Un nouvel éclair a incendié la cabine et
Euclides a vu la frayeur gée des autres passagers – image de l’horreur.
– C’est ça la n ?
La question avait jailli de sa bouche. Ce n’était peut-être même pas une
question. Il ne pensait pas qu’elle avait une réponse. Personne n’avait crié.
C’était comme s’il était seul. Alors, un type assis à sa gauche lui avait serré la
main avec force.
– Nous allons rire ! ordonna-t-il. Si nous devons mourir, mon frère, il faut
que ce soit en riant. De plus, un bon éclat de rire vaut mieux qu’une prière.
J’éloigne les tempêtes à coup d’éclats de rire, vous voulez voir ?
Et il rit fort et de bon cœur. L’avion frémit, s’élança en avant brusquement,
vainquit la tempête et plongea de nouveau dans l’obscurité et la paix. Euclides
se souvient de cet homme, dont il n’a jamais su le nom, chaque fois qu’il
traverse une situation di cile.
– Nous autres, Angolais, nous sommes des optimistes. Les pessimistes se
sont déjà tous suicidés. (Après quoi, il redevient grave.) Le pessimisme est un
luxe des pays heureux.
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