La Guerre des anges
Rio de Janeiro, Plage D’ipanema, Poste Neuf, Onze Heures.
RIO DE JANEIRO, PLAGE D’IPANEMA,
POSTE NEUF, ONZE HEURES.
(les hommes sans visage)
Ils n’avaient pas de visage. Certains a chaient un large sourire de tête de
mort, l’ivoire clair des dents illuminant la chair déchirée, des cavités profondes
à la place des yeux. D’autres ne possédaient même pas de sourire – tout ce qu’il
y avait d’humain en eux avait été arraché en une fraction de seconde par
l’explosion de la mine. Euclides évitait de lever les yeux. Il circulait entre les
pupitres et tout ce qu’il voyait c’était des jambes, des chaussures ; des pantalons
élimés, mais propres, des souliers éculés et cependant cirés, brillant comme s’ils
étaient neufs. Certains de ces hommes n’avaient qu’une chaussure. Que
faisaient-ils de celle qui était super ue ? Peut-être achetaient-ils la paire en
commun avec un autre mutilé. Le type qui avait perdu le pied droit cherchait
quelqu’un qui n’avait plus le gauche et ils allaient ensemble acheter des souliers.
Euclides détestait les mines. Mine : engin de guerre camou é ou dissimulé,
qui contient des matières explosives et qui sert à détruire des remparts, des
tranchées, des individus, etc. (Dictionnaire Aurélio). D’aucuns arment les mines
de façon à tromper et à blesser les sapeurs. On peut, par exemple, attacher une
grenade à la base de la mine ; le sapeur désarme la mine, respire avec
soulagement, “une de moins”, tire dessus et ce faisant dégoupille à son insu la
grenade… un… deux… trois…
… Boum !
Il y a des mines qui sou rent de photophobie. Elles font semblant d’être
mortes quand elles sont enterrées. Exposées à la lumière (la pâle blancheur du
clair de lune su t parfois), elles se réveillent aussitôt. Un… deux… trois…
… Boum!
Euclides pense souvent aux hommes sans visage. Pendant plusieurs années
il a été professeur d’histoire dans un centre de réhabilitation pour mutilés. Pour lui, les hommes sans visage étaient les élèves idéaux. Pourquoi ? Parce qu’ils ne
pouvaient pas le voir. Ils ignoraient que le professeur ne dépassait pas en
hauteur le couvercle des pupitres. Ils l’écoutaient dans un silence respectueux
tout en prenant des notes sur leurs petites machines à écrire en braille. Il pense
à cela, se lève et s’avance dans la mer. L’eau est tiède, transparente, matière
subtile où la lumière se fragmente en une in nité de nuances de bleu. Il otte
sur le ventre, yeux grands ouverts, respiration suspendue, et de la sorte se libère
par instants de son corps. Lui revient en mémoire l’image d’un garçon dans un
pourpoint rouge avec une collerette en dentelle, des bottes jusqu’aux genoux et
un petit singe perché sur l’épaule gauche. Le garçon tient compagnie à une
dame richement vêtue, la tête coi ée d’un chapeau noir à larges bords. A côté
de lui, elle paraît très grande. C’est Henriette Marie, reine d’Angleterre, en
réalité une femme petite et très frêle. Cette image le poursuit.
Euclides se retourne, emplit ses poumons d’oxygène et se met à otter sur
le dos. Il voit un énorme oiseau, dont la silhouette ancienne suggère un
ptérodactyle, traverser sain et sauf le ciel d’un bleu d’émail. Un albatros ?
Francisco Palmares saurait lui donner un nom. Euclides se souvient
d’Anastácia, de sa structure légère d’oiseau, du rire de ses dents parfaites.
Qu’est-ce qui peut bien la lier à Jararaca ?
Le garçon au pourpoint rouge s’appelait Je rey Hudson. Il était minuscule,
un 18 bibelot, mais il ne s’est pas laissé emprisonner dans son corps. Il a voyagé
dans le monde entier en qualité de marin. Il a sou ert le martyre entre les
mains de pirates dans les mers de la Caraïbe et une autre fois il a été vendu
comme esclave. Avant et après cela il a guerroyé, s’est battu en duel et a
toujours vaincu. Une autre histoire curieuse : celle de Bébé. Le mot est arrivé
dans la langue portugaise en provenance du français. Il a commencé à être
utilisé au XVIIIe siècle, à mesure que s’étendait la renommée d’un nain portant
ce sobriquet, de son vrai nom Nicolau Ferry, favori de Stanislas Leczynski, roi
de Pologne qui vécut de nombreuses années exilé en Lorraine. Bébé mesurait
tout juste soixante-dix centimètres.
Euclides soupire. Il plonge les yeux ouverts, emplissant son âme de solitude
et de bleu turquoise. Tout au long de sa vie, l’homme change souvent de corps.
Nous n’arrêtons pas de changer de corps. Nous grandissons, grossissons, parfois
nous nous tassons, nos cheveux blanchissent, perdent de leur vigueur et tombent. Beaucoup croient qu’avant de mourir nous verrons le lm de notre
vie se dérouler vertigineusement, depuis notre naissance jusqu’à ce dernier
instant. S’il en était ainsi, ce que nous verrions ce serait un être en mutation
constante, c’est-à-dire doté d’une in nité de corps. Il ne semble pas que quoi
que ce soit d’analogue existe entre la chrysalide et le papillon, et pourtant il y a
toujours une chrysalide dans le passé de chaque papillon. Euclides trouve
étrange que tant de gens soient pris d’horreur à l’idée qu’un jour on puisse
changer de corps comme on change de chemise. Une fois, à l’époque où il
travaillait pour la télévision populaire de l’Angola, on l’avait envoyé dans le
Bailundo lmer une partie d’un reportage sur les grands héros de l’histoire de
l’Angola. Un vieillard l’avait emmené voir une grotte dans laquelle il a rmait
qu’était conservé le crâne du roi Ekuikui. En réalité, il y avait deux crânes, un
grand et un autre, petit, tous deux noirâtres et anciens.
– Le petit est aussi d’Ekuikui, quand il était enfant, expliqua le vieillard.
Euclides n’avait pas ri. Pourquoi en aurait-il douté ? Cela lui paraissait une
bonne idée, abandonner son corps tout entier, le troquer contre un autre. Le
mieux tout de même serait de n’avoir aucun corps. De voler.
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