La Guerre des anges

José Eduardo Agualusa · Chapitre 20 sur 74

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La Guerre des anges

Rio de Janeiro, Plage D’ipanema, Poste Neuf, Onze Heures.

RIO DE JANEIRO, PLAGE D’IPANEMA,

POSTE NEUF, ONZE HEURES.

 

(les hommes sans visage)

Ils n’avaient pas de visage. Certains a chaient un large sourire de tête de

mort, l’ivoire clair des dents illuminant la chair déchirée, des cavités profondes

à la place des yeux. D’autres ne possédaient même pas de sourire – tout ce qu’il

y avait d’humain en eux avait été arraché en une fraction de seconde par

l’explosion de la mine. Euclides évitait de lever les yeux. Il circulait entre les

pupitres et tout ce qu’il voyait c’était des jambes, des chaussures ; des pantalons

élimés, mais propres, des souliers éculés et cependant cirés, brillant comme s’ils

étaient neufs. Certains de ces hommes n’avaient qu’une chaussure. Que

faisaient-ils de celle qui était super ue ? Peut-être achetaient-ils la paire en

commun avec un autre mutilé. Le type qui avait perdu le pied droit cherchait

quelqu’un qui n’avait plus le gauche et ils allaient ensemble acheter des souliers.

Euclides détestait les mines. Mine : engin de guerre camou é ou dissimulé,

qui contient des matières explosives et qui sert à détruire des remparts, des

tranchées, des individus, etc. (Dictionnaire Aurélio). D’aucuns arment les mines

de façon à tromper et à blesser les sapeurs. On peut, par exemple, attacher une

grenade à la base de la mine ; le sapeur désarme la mine, respire avec

soulagement, “une de moins”, tire dessus et ce faisant dégoupille à son insu la

grenade… un… deux… trois…

… Boum !

Il y a des mines qui sou rent de photophobie. Elles font semblant d’être

mortes quand elles sont enterrées. Exposées à la lumière (la pâle blancheur du

clair de lune su t parfois), elles se réveillent aussitôt. Un… deux… trois…

… Boum!

Euclides pense souvent aux hommes sans visage. Pendant plusieurs années

il a été professeur d’histoire dans un centre de réhabilitation pour mutilés. Pour lui, les hommes sans visage étaient les élèves idéaux. Pourquoi ? Parce qu’ils ne

pouvaient pas le voir. Ils ignoraient que le professeur ne dépassait pas en

hauteur le couvercle des pupitres. Ils l’écoutaient dans un silence respectueux

tout en prenant des notes sur leurs petites machines à écrire en braille. Il pense

à cela, se lève et s’avance dans la mer. L’eau est tiède, transparente, matière

subtile où la lumière se fragmente en une in nité de nuances de bleu. Il otte

sur le ventre, yeux grands ouverts, respiration suspendue, et de la sorte se libère

par instants de son corps. Lui revient en mémoire l’image d’un garçon dans un

pourpoint rouge avec une collerette en dentelle, des bottes jusqu’aux genoux et

un petit singe perché sur l’épaule gauche. Le garçon tient compagnie à une

dame richement vêtue, la tête coi ée d’un chapeau noir à larges bords. A côté

de lui, elle paraît très grande. C’est Henriette Marie, reine d’Angleterre, en

réalité une femme petite et très frêle. Cette image le poursuit.

Euclides se retourne, emplit ses poumons d’oxygène et se met à otter sur

le dos. Il voit un énorme oiseau, dont la silhouette ancienne suggère un

ptérodactyle, traverser sain et sauf le ciel d’un bleu d’émail. Un albatros ?

Francisco Palmares saurait lui donner un nom. Euclides se souvient

d’Anastácia, de sa structure légère d’oiseau, du rire de ses dents parfaites.

Qu’est-ce qui peut bien la lier à Jararaca ?

Le garçon au pourpoint rouge s’appelait Je rey Hudson. Il était minuscule,

un 18 bibelot, mais il ne s’est pas laissé emprisonner dans son corps. Il a voyagé

dans le monde entier en qualité de marin. Il a sou ert le martyre entre les

mains de pirates dans les mers de la Caraïbe et une autre fois il a été vendu

comme esclave. Avant et après cela il a guerroyé, s’est battu en duel et a

toujours vaincu. Une autre histoire curieuse : celle de Bébé. Le mot est arrivé

dans la langue portugaise en provenance du français. Il a commencé à être

utilisé au XVIIIe siècle, à mesure que s’étendait la renommée d’un nain portant

ce sobriquet, de son vrai nom Nicolau Ferry, favori de Stanislas Leczynski, roi

de Pologne qui vécut de nombreuses années exilé en Lorraine. Bébé mesurait

tout juste soixante-dix centimètres.

Euclides soupire. Il plonge les yeux ouverts, emplissant son âme de solitude

et de bleu turquoise. Tout au long de sa vie, l’homme change souvent de corps.

Nous n’arrêtons pas de changer de corps. Nous grandissons, grossissons, parfois

nous nous tassons, nos cheveux blanchissent, perdent de leur vigueur et tombent. Beaucoup croient qu’avant de mourir nous verrons le lm de notre

vie se dérouler vertigineusement, depuis notre naissance jusqu’à ce dernier

instant. S’il en était ainsi, ce que nous verrions ce serait un être en mutation

constante, c’est-à-dire doté d’une in nité de corps. Il ne semble pas que quoi

que ce soit d’analogue existe entre la chrysalide et le papillon, et pourtant il y a

toujours une chrysalide dans le passé de chaque papillon. Euclides trouve

étrange que tant de gens soient pris d’horreur à l’idée qu’un jour on puisse

changer de corps comme on change de chemise. Une fois, à l’époque où il

travaillait pour la télévision populaire de l’Angola, on l’avait envoyé dans le

Bailundo lmer une partie d’un reportage sur les grands héros de l’histoire de

l’Angola. Un vieillard l’avait emmené voir une grotte dans laquelle il a rmait

qu’était conservé le crâne du roi Ekuikui. En réalité, il y avait deux crânes, un

grand et un autre, petit, tous deux noirâtres et anciens.

– Le petit est aussi d’Ekuikui, quand il était enfant, expliqua le vieillard.

Euclides n’avait pas ri. Pourquoi en aurait-il douté ? Cela lui paraissait une

bonne idée, abandonner son corps tout entier, le troquer contre un autre. Le

mieux tout de même serait de n’avoir aucun corps. De voler.

 

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