La Guerre des anges
Rio de Janeiro, Bord de la Lagune, Appartement de la Femme que Francisco Palmares Appelle L’ange Bleu. La Nuit.
RIO DE JANEIRO, BORD DE LA LAGUNE,
APPARTEMENT DE LA FEMME
QUE FRANCISCO PALMARES APPELLE
L’ANGE BLEU. LA NUIT.
(jusqu’au bout)
Sa peau est si translucide qu’elle laisse voir les veines comme des euves à
la dérive sur un sol lumineux. Francisco les suit doucement du bout du doigt,
il découvre leur origine. Il les nomme :
– Cuanza… Jombo… Luando… Cunhinga…
La femme rit. Le mystère de ces noms l’e raie :
– Qu’est-ce que ça signi e ?
– Je suis en train de te cartographier. Voici la côte angolaise. Le Brésil est
situé de ce côté-là. Voici maintenant le Japurá… le Negro… le Madeira… le
São Manoel… le Xingu…
L’Amazone se perd dans la forêt humide du sexe. Francisco dépose un
baiser sur le soleil bleu entourant le nombril ; il goûte de la langue le sel de
cette peau si claire et il en perçoit le frémissement, l’inquiétude. La voix de la
femme est rauque, hésitante :
– Je ne sais jamais si tu vas revenir… Pourquoi tu ne restes pas avec moi
pour toujours ?…. Pourquoi tu ne renonces pas à tout pour rester comme ça,
près de moi, à me garder dans tes bras…
Il récite :
– Je suis de ceux qui vont jusqu’au bout.
La phrase est de Mário de Sá Carneiro dans une lettre à Fernando Pessoa.
Il continue :
– Je trouve belle sur le plan artistique cette impossibilité de renoncer.
La femme saisit sa tête et la pousse vers le bas. Elle soupire :
– Parfois tu me fais penser à un acteur. Quand tu parles, on a l’impression
que tes paroles ne sont pas de toi. Ou, pire encore, on a l’impression que tu te
trompes de répartie. Maintenant, par exemple, tu aurais dû dire que tu
m’aimes. Dis : je t’aime…
– Je t’aime.
– Tu dois dire ce genre de chose avec plus de conviction. Tu dois dire aussi
que tu me trouves séduisante…
– Je te trouve très jolie…
– Allons… fais un e ort. Je suis beaucoup plus belle que ça…
Francisco la regarde en silence. La beauté de l’Ange bleu n’est pas une
beauté paisible, comme celle que l’on attend de la fulgurance d’un paysage, par
exemple. Au contraire : la perfection de ce corps inquiète et rend amer. Les
gestes, le regard bleu profond emplissent d’angoisse tout ce qui entoure cette
femme :
– J’ai peur de m’éprendre de toi.
La femme bondit hors du lit, elle va au salon, ouvre la grande fenêtre vitrée
qui donne sur la véranda. De là où il est, Francisco voit nettement en elle un
ange bleu. Il pense aux femmes qui ont dormi sur sa poitrine et qu’il n’a pas su
ou pas voulu aimer. Il ferme les yeux un instant. Quand il les rouvre, elle est
debout devant lui.
– Je ne supporte plus ça. Il vaut mieux que tu ne reviennes pas ici.
– Bien.
Francisco regarde ses mains. Les paumes claires, la ligne de vie brisée à un
centimètre du poignet. Il n’a jamais su ce que cela signi ait. Ses doigts longs et
e lés tremblent légèrement. Un jour, à Lisbonne, une gitane a tenté de lui lire
l’avenir. Ce qu’elle a vu l’a e rayée. Elle l’a dévisagé d’un air perplexe et a crié à
sa complice :
– Merde alors ! Ce type n’existe pas !
Il les reni e. Elles sentent la fumée, la poudre. Elles ont une odeur de sang.
Au dehors, une guerre commence.
– Ils viendront, dit-il. Ils viendront tuer les anges.
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