La Guerre des anges

José Eduardo Agualusa · Chapitre 67 sur 74

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La Guerre des anges

Rio de Janeiro, Bord de la Lagune, Appartement de la Femme que Francisco Palmares Appelle L’ange Bleu. La Nuit.

RIO DE JANEIRO, BORD DE LA LAGUNE,

APPARTEMENT DE LA FEMME

QUE FRANCISCO PALMARES APPELLE

L’ANGE BLEU. LA NUIT.

 

(jusqu’au bout)

Sa peau est si translucide qu’elle laisse voir les veines comme des euves à

la dérive sur un sol lumineux. Francisco les suit doucement du bout du doigt,

il découvre leur origine. Il les nomme :

– Cuanza… Jombo… Luando… Cunhinga…

La femme rit. Le mystère de ces noms l’e raie :

– Qu’est-ce que ça signi e ?

– Je suis en train de te cartographier. Voici la côte angolaise. Le Brésil est

situé de ce côté-là. Voici maintenant le Japurá… le Negro… le Madeira… le

São Manoel… le Xingu…

L’Amazone se perd dans la forêt humide du sexe. Francisco dépose un

baiser sur le soleil bleu entourant le nombril ; il goûte de la langue le sel de

cette peau si claire et il en perçoit le frémissement, l’inquiétude. La voix de la

femme est rauque, hésitante :

– Je ne sais jamais si tu vas revenir… Pourquoi tu ne restes pas avec moi

pour toujours ?…. Pourquoi tu ne renonces pas à tout pour rester comme ça,

près de moi, à me garder dans tes bras…

Il récite :

– Je suis de ceux qui vont jusqu’au bout.

La phrase est de Mário de Sá Carneiro dans une lettre à Fernando Pessoa.

Il continue :

– Je trouve belle sur le plan artistique cette impossibilité de renoncer.

La femme saisit sa tête et la pousse vers le bas. Elle soupire :

– Parfois tu me fais penser à un acteur. Quand tu parles, on a l’impression

que tes paroles ne sont pas de toi. Ou, pire encore, on a l’impression que tu te

trompes de répartie. Maintenant, par exemple, tu aurais dû dire que tu

m’aimes. Dis : je t’aime…

– Je t’aime.

– Tu dois dire ce genre de chose avec plus de conviction. Tu dois dire aussi

que tu me trouves séduisante…

– Je te trouve très jolie…

– Allons… fais un e ort. Je suis beaucoup plus belle que ça…

Francisco la regarde en silence. La beauté de l’Ange bleu n’est pas une

beauté paisible, comme celle que l’on attend de la fulgurance d’un paysage, par

exemple. Au contraire : la perfection de ce corps inquiète et rend amer. Les

gestes, le regard bleu profond emplissent d’angoisse tout ce qui entoure cette

femme :

– J’ai peur de m’éprendre de toi.

La femme bondit hors du lit, elle va au salon, ouvre la grande fenêtre vitrée

qui donne sur la véranda. De là où il est, Francisco voit nettement en elle un

ange bleu. Il pense aux femmes qui ont dormi sur sa poitrine et qu’il n’a pas su

ou pas voulu aimer. Il ferme les yeux un instant. Quand il les rouvre, elle est

debout devant lui.

– Je ne supporte plus ça. Il vaut mieux que tu ne reviennes pas ici.

– Bien.

Francisco regarde ses mains. Les paumes claires, la ligne de vie brisée à un

centimètre du poignet. Il n’a jamais su ce que cela signi ait. Ses doigts longs et

e lés tremblent légèrement. Un jour, à Lisbonne, une gitane a tenté de lui lire

l’avenir. Ce qu’elle a vu l’a e rayée. Elle l’a dévisagé d’un air perplexe et a crié à

sa complice :

– Merde alors ! Ce type n’existe pas !

Il les reni e. Elles sentent la fumée, la poudre. Elles ont une odeur de sang.

Au dehors, une guerre commence.

– Ils viendront, dit-il. Ils viendront tuer les anges.

 

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