La Guerre des anges

José Eduardo Agualusa · Chapitre 72 sur 74

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La Guerre des anges

Luanda, Brasserie Biker. Octobre. Un Doux Crépuscule.

LUANDA, BRASSERIE BIKER. OCTOBRE.

UN DOUX CRÉPUSCULE.

 

(il joue le cavalier et il gagne)

S’il était une pièce dans un jeu d’échecs, pense-t-il, il aimerait être un

cavalier. Il joue seul, assis dans un coin du café. De temps à autre, par pur vice

professionnel, il lève les yeux de l’échiquier et épie la rue. Il se sent plus protégé

ainsi, face à l’entrée. Il ne parvient pas à tourner le dos à une porte sans se

sentir nerveux. Un cavalier, ça saute par-dessus les obstacles. C’est imprévisible.

Ça a une grande liberté de mouvement. Non, évidemment, il n’a jamais été un

cavalier. Pour tout le monde il a été toute sa vie un pion, un simple pion,

exécutant les ordres d’un roi lointain. A présent, toutefois, il se sent un cavalier.

Il joue. Il tourne l’échiquier. Monte contre Monte. A Luanda, personne ne

recherche sa compagnie pour jouer. Les gens ont changé son nom, ils

l’appellent Mort. Comme cela, tout simplement, Mort. Autour de lui, où qu’il

aille, un dôme de silence s’installe. Les gens passent furtivement à côté de lui,

ils susurrent, marchent sur la pointe des pieds. Même les chiens.

– Je ne plaisante pas, murmure-t-il. Même ces cons de chiens !

Les chiens n’osent pas aboyer quand il passe. Il joue. Il tourne de nouveau

l’échiquier. Et puis, qu’ils aillent se faire foutre, il n’a jamais aimé les chiens !

– Sur la pointe des pieds, les cons, je les ai vus !

Un des serveurs l’a entendu et accourt aussitôt, plein de sollicitude, lui

faisant comme une large révérence :

– Oui, chef, vous voulez un autre café ?

Monte hésite.

– Pourquoi pas, camarade. Pourquoi pas, et apporte-moi aussi un gâteau à

la crème.

On a recommencé à faire des gâteaux à la crème à Luanda, comme à

l’époque coloniale, et ils sont bons. La ville est pleine de nouveaux cafés, de pâtisseries, de bars, de restaurants, certains installés dans des édi ces modernes,

en verre et en béton, d’autres dans les immeubles fatigués de la ville basse, mais

aucun ne lui plaît autant que la vieille Biker. Là-dedans, pour une raison

quelconque, il se sent plus vivant. Vivant ! Autrefois il n’avait pas pleinement

conscience du miracle de la vie. Il laissait les jours l’entraîner. Une brindille

emportée par les eaux de la rivière. Autrefois, il méritait le nom qu’on lui

donne aujourd’hui – le Mort. Il y a quelques mois, comme disait le type qui

fut le médecin du Vieux, il était vraiment un zombi. Maintenant, il s’est

réveillé et voit le monde avec d’autres yeux :

– Ça a été comme de changer un téléviseur noir et blanc pour un appareil

en couleur et avec di usion de parfums.

Il n’avait pas l’intention de continuer à vivre encore longtemps lorsque,

après avoir été libéré par Palmares, il était retourné en Angola. A propos,

Francisco est devenu un héros. Le général Rufo a inauguré une rue qui porte

son nom.

– Les revirements du monde !….

Monte a pris l’habitude de se parler à lui-même. Rufo ne l’aime pas. La

première chose qu’il a faite après avoir pris le pouvoir dans un “coup d’État

démocratique” (d’après le discours o ciel), ç’a été de le licencier.

– Je ne veux pas que le Mort rôde par ici.

Il a écarté tous ceux qui étaient liés au Vieux. Au ministère, on lui a fermé

toutes les portes. Ses anciens collaborateurs ont cessé de le saluer. Certains

changent de trottoir quand ils l’aperçoivent dans la rue. D’autres baissent les

yeux. Ils font comme s’ils étaient invisibles.

– Putain ! Les revirements du monde !

Le serveur lui apporte le café et le gâteau à la crème.

– C’est tout à fait ça, chef. C’est tout à fait vrai. Voilà pourquoi je me

souviens toujours de ce que mon père disait : le vent ne brise pas les branches

qui savent ployer.

Un garçon philosophe ! Lui au moins lui parle. Monte goûte le gâteau. Il

aime sentir la pâte feuilletée se briser entre ses dents et ensuite la douceur suave

de la crème. La mort du Vieux lui a rendu la vie. Il y a des gens qui meurent et

personne ne s’en aperçoit. Lui, au contraire, a repris vie, mais tous le regardent

comme s’il était toujours mort. Ils ne se rendent pas compte que quelques mois plus tôt il n’aurait jamais eu l’idée de commander un gâteau à la crème. Il est

tellement absorbé, tellement penché sur lui-même, si stupéfait par sa nouvelle

condition, par les couleurs de la vie et ses parfums que, bien qu’assis face à la

porte, il ne la voit pas entrer :

– Je te trouve bien changé, camarade commissaire… Je peux encore

t’appeler comme ça ?…. Je ne sais pas, tu as rajeuni…

Monte se lève, embarrassé. Il s’étrangle presque :

– C’est toi ! En n ! Je pensais que tu ne viendrais pas.

– J’arrive toujours en retard. C’est une question de principe…

Il ne l’a pas vue depuis les funérailles du Vieux. Il la trouve di érente, elle

aussi. Plus grande. Les épaules plus larges. La beauté arrogante, qui e rayait

tant de gens, est tempérée à présent par une mélancolie subtile. Il lui avance

une chaise :

– Assieds-toi, princesse. Nous avons des tas de choses à nous dire.

– C’est vrai. Nous ne nous sommes jamais beaucoup parlé, n’est-ce pas ?

– Non. Tu n’as jamais éprouvé de sympathie pour moi…

– Moi ? Tu délires, mon vieux, tu aurais voulu des bisous ?! Personne n’a de

sympathie pour les bourreaux !

Florzinha carnivore. Florzinha cruelle. Petite eur hérissée d’épines. Monte

la regarde avec tendresse. Rien de ce qu’elle dit ne pourra l’o enser. Il lui

montre une enveloppe.

– Tu sais ce que c’est ?

– Non…

– Les papiers de Francisco. Les papiers qui se trouvaient chez le vieux

Feliciano Palmares. Il t’a dit où ils étaient cachés, mais il ne t’a jamais expliqué

ce que c’était…

– C’étaient des documents compromettants pour mon père, non ?! Je ne

sais pas, des a aires…

Monte la sent tendue. Elle ne sait pas ce qui l’attend.

– Non. C’est plus grave, tu dois te préparer. Francisco m’a demandé de te

remettre ces papiers. C’est la dernière chose qu’il m’ait demandée. J’ai

beaucoup hésité. Entre-temps il nous a quitté, le Vieux aussi, et ici, au pays,

tout a changé. Rufo a pris le pouvoir. Toi, tu es retournée à Berlin. Bref, je

trouve que tu as le droit de savoir.

Florzinha lui arrache l’enveloppe des mains. Elle semble furieuse. Mais

Monte sait que c’est de la peur. Il existe de bons acteurs – et il en a connu

plusieurs – qui savent dissimuler leur inquiétude. Ils ont le cœur qui bat la

chamade, mais leur regard demeure indi érent. Avec lui c’est inutile, ce n’est

pas la peine. La peur dégage une odeur. Le Grand Inquisiteur a appris à sentir

les émotions. Lors des interrogatoires, il fermait les yeux et se taisait. Il restait

ainsi les yeux fermés de longs moments, airant sa proie, et quand il les

rouvrait, il savait tout, ce qui était vrai et ce qui était mensonge. Personne ne

réussissait à le tromper. Il se penche en avant et voit la femme se transformer

pendant qu’elle lit les papiers. Ses doigts deviennent rigides. Son visage se

durcit. Bientôt elle se sentira glacée. Elle lèvera la main gauche pour protéger

son cou. Elle se mettra à transpirer. La stupéfaction. La douleur fulgurante

dans la poitrine. La rage :

– C’est vrai ?!

– Je regrette beaucoup, princesse.

– Toi… tu le savais ?

Monte hausse les épaules. Se passait-il quelque chose, dans ce trou étroit,

qu’il ne sache pas ? La femme lâche les papiers. Elle frappe la table de sa paume

grande ouverte.

– Le salaud ! Le grand salaud ! Qu’il soit maudit !

Florzinha pleure. Monte balaie le café du regard. Les gens feignent de ne

s’apercevoir de rien. Certains se lèvent, paient l’addition au comptoir et

sortent. Ils savent qu’elle n’a plus aucun pouvoir. Mais elle restera toujours la

Première Fille. De lui ils ne savent pas grand-chose. Presque rien.

Intuitivement ils le craignent.

– Pourquoi personne ne m’a jamais rien dit ?

– Est-ce qu’on aurait pu ?

– Francisco aurait pu…

– Francisco ?! Francisco encore moins que nous. C’est ce secret qui le

protégeait.

– Je n’ai jamais rien soupçonné. Je n’ai pas soupçonné…

Monte rassemble les papiers et les glisse de nouveau dans l’enveloppe. Il la

pose sur la table et soupire :

– Qu’est-ce que je fais de ça ?

Ça, c’était la vie de sa mère. Ou plutôt sa mort. Les rapports minutieux, si

cruels, si cruellement naïfs, des deux agents spéciaux qui l’avaient surprise

pendant qu’elle peignait la mer sur la plage des Veados et qui l’avaient violée et

égorgée, emportant ensuite sa montre et son porte-monnaie pour que tous

pensent qu’il s’agissait d’un simple crime sans histoires.

– Ta mère était une femme qui avait des idéaux. Une communiste ! Elle n’a

jamais voulu de protection. Elle pensait que le peuple la protégerait. Mais avec

le temps elle était devenue gênante. Elle savait beaucoup de choses et

n’acceptait pas les changements. De plus elle était follement jalouse des

maîtresses du Vieux. Elle lui faisait une vie infernale. Tôt ou tard elle aurait

parlé.

– Donc, il n’y avait pas d’autre solution ?

Monte sait que ce qu’il dira lui sera préjudiciable. Mais il ne demandera

pas pardon. Il ne baissera pas les yeux. Il a tué le roi. Il a réglé ses comptes avec

le passé. Il est un cavalier et il est libre. Il allume une cigarette. Il se promet

d’arrêter de fumer. Il a déjà arrêté des centaines de fois. Avant, cependant, il lui

manquait une bonne raison. Maintenant il en a une – il veut vivre.

– Non, princesse, il n’y en avait pas. Je le regrette beaucoup.

Il regrette beaucoup. Il ne sait pas si en fait il regrette quoi que ce soit. Il

voit la femme saisir l’enveloppe (avec des doigts tremblants) et se lever. Il la

voit sortir dans la rue, dans la nuit qui s’abat brutalement sur la ville, petite

eur déjà fanée. Il éteint sa cigarette. Il l’écrase furieusement dans le cendrier.

Non, il ne fumera plus jamais.

 

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