La Guerre des anges
(une vocation de terroriste)
– Non ! Je ne bosse plus pour vous !
– Mais si, tu continues à bosser pour nous. On ne quitte pas la grande
famille comme ça. Ce serait plus facile de te couper un bras.
Francisco Palmares sent la moutarde lui monter au nez. Il élève la voix :
– Je ne vous dois rien, tu m’entends ? Absolument rien !
Le Grand Inquisiteur garde son sang-froid. Il connaît son métier :
– Calme-toi. Rappelle-toi ton père, rappelle-toi le vieux Feliciano
Palmares, ton père, lui, il n’élevait jamais la voix. Tu sais quel était son surnom
au temps de la guérilla ? Le Parle-tout-bas ! Un excellent homme, mais très
têtu, arrogant, qui se prenait pas pour de la merde. Il méprisait tous les noirs
qui n’appartenaient pas à des vieilles familles. “Des gens sans nom, disait-il, des
noirs frustes”, et quelquefois je me dis qu’il avait raison…
Le colonel sort de son portefeuille un billet de cinquante reais et le pose
sur la table. Il est furieux que Monte parle ainsi de son père. Il se lève.
– Je regrette de ne pas pouvoir rester plus longtemps, mon cher. Dis à ton
hétéronyme que je continuerai mon tra c. Dis-lui qu’Euclides Matoso da
Câmara est mon ami et qu’en outre je ne reçois d’ordre de personne.
Le Grand Inquisiteur le regarde avec stupéfaction. Il le retient par un bras :
– Assieds-toi, ordonne-t-il, ré échis deux minutes à ce que tu vas faire.
Francisco se libère d’une secousse. Il a envie de le gi er. Il enfonce ses
mains dans ses poches, prend congé avec un signe de tête brusque, tourne les
talons et s’en va.
(une vocation de terroriste)
Feliciano Palmares n’enlève jamais sa cravate, même pas au petit-déjeuner.
Ses ennemis (et ils sont nombreux) assurent qu’il dort avec une cravate serrée
autour du cou. Même maintenant, à soixante-dix ans et quelques, à la retraite,
il continue à se lever à cinq heures du matin, il s’habille avec la rigueur
habituelle, costume sombre, cravate noire, et va visiter ses malades. Dona
Ermelinda, son épouse, se plaint souvent à son ls de la générosité austère de
son mari :
– Même en enfer il continuera à être aussi bon.
Francisco ne parle plus à son père depuis qu’il a décidé en 1982 de
retourner en Angola et de s’enrôler dans les forces armées. Le vieil homme avait reçu la nouvelle en tremblant de colère :
– Tu veux rejoindre les bourreaux de l’Angola ? Dans ce cas, ne m’appelle
plus jamais père.
Son ls s’attendait à cette réaction. La vieille Violeta Rosa fut peut-être la
seule à deviner la raison de ce retour au pays :
– Aucun arbre n’arrive à pousser à l’ombre d’un manguier tou u, déclara-t-
elle. Tu dois suivre ton propre chemin, tu as entièrement raison, mon petit- ls.
Suis-le.
Francisco sait à présent qu’il a choisi le mauvais chemin. Il descend
l’escalier avec un poids sur le cœur. Avant d’arriver dans la rue, ses yeux
rencontrent un miroir et il y aperçoit le visage de Feliciano Palmares. Ces
derniers temps, chaque fois qu’il se regarde dans une glace il y voit le visage de
son père. Pas celui d’aujourd’hui, évidemment, mais celui de son père à trente-
sept ans. Il ressemble de plus en plus au vieux à mesure que le temps passe. Un
jour, il se réveillera pareil à lui. Un cri l’arrache à ses pensées. Il se retourne.
Monte, pâle, à la porte du salon de thé, l’appelle par son nom. Il lui crie :
– Fais attention, camarade ! A partir de maintenant, tu es complètement
seul !…
Francisco Palmares sourit :
– En n seul.
Il disparaît dans la foule. Son père se laissait emporter par des indignations
énormes. Il pense à cela et se souvient de vers de Lya Luft :
O meu amado tinha indignações enormes/andava de um lado para outro em minha frente :/não se
conformava com os conformados, os corruptos/os medíocres e os vendidos deste mundo./Não se conformava
com a miséria, a dominação, o desvalimento./Não se conformava também quando não o
entendiam./Passava as mãos pelo cabelo grisalho/e ardia como um jovem de dezoito anos na sua
ira :/“Tenho vocação é de terrorista.”/(Eu escutava, com medo de que ele saltasse da varanda/levado pelo
vendaval de seu furor de justo).
Mon bien-aimé avait des indignations énormes,/il marchait devant moi d’un côté à l’autre :/il
n’acceptait pas les résignés, les corrompus,/les médiocres, les vendus de ce monde./Il n’acceptait pas
la misère, la domination, le délaissement./Il n’acceptait pas non plus qu’on ne le comprenne pas./Il
passait ses mains dans ses cheveux grisonnants/et brûlait de colère comme un jeune homme de dix-
huit ans :/“J’ai une vocation de terroriste.”/(Je l’écoutais, craignant qu’il ne saute de la
véranda,/emporté par la bourrasque de sa fureur de juste.)
Il dit tout haut :
– J’ai une vocation de terroriste !
Immobile sur le trottoir, il attend que le feu passe au vert. A côté de lui, un
rouquin en costume-cravate, portant un attaché-case, entend le vers et rit :
– Moi aussi, mec. Mais ne le dites à personne !
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