La Guerre des anges

José Eduardo Agualusa · Chapitre 60 sur 74

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La Guerre des anges

Rio de Janeiro, Jardin Botanique, Appartement D’anastácia Hadock Lobo, Quatre Heures du Matin.

RIO DE JANEIRO, JARDIN BOTANIQUE,

APPARTEMENT D’ANASTÁCIA HADOCK LOBO,

QUATRE HEURES DU MATIN.

 

(un fantôme mélancolique)

Anastácia le sent se libérer tendrement de son étreinte. Telle qu’elle est,

couchée sur le ventre, paupières closes, elle devine que ses yeux parcourent son

corps, qu’il a un sourire fatigué, mais heureux. Elle sait que Jararaca s’apprête à

sortir. Elle ne veut pas qu’il parte. Elle ne veut pas non plus le retenir de force.

Elle pleurera peut-être si elle ouvre les yeux et ne réussira plus à freiner le

torrent de larmes, se transformant ainsi en euve qui se déversera dans la mer.

Elle se souvient d’une pauvre femme ensorcelée par son mari qui pleura jusqu’à

changer d’état. C’est Euclides qui lui a raconté cette histoire. Le journaliste

travaillait alors à la télévision. Un après-midi, il avait été envoyé faire un

reportage à Palanca, un énorme bidonville, habité surtout par des réfugiés

venus du nord. Il devait lmer le cas étrange d’une femme qui n’arrêtait pas de

pleurer copieusement depuis plusieurs semaines. Il se rendit sur place. On lui

montra la femme ensorcelée, ombre émaciée et sanglotante, entortillée dans des

couvertures trempées et sombres. L’eau coulait sur le sol en ciment et se

répandait dans la cour en formant une boue froide.

– Les chaussures s’enfonçaient dans cette boue et n’en ressortaient plus,

a rma Euclides. On avait l’impression que quelqu’un vous tirait vers le bas

avec force, comme si tout le terrain était recouvert de sables mouvants. Je ne

suis plus jamais retourné là-bas. On m’a raconté que la femme s’était

transformée en eau, puis évaporée, que la boue avait séché et que tout était

rentré dans l’ordre. Le mari, que les gens accusaient d’avoir ensorcelé sa femme,

fut retrouvé mort, peu de temps après, la gorge tranchée.

Anastácia entend la porte s’ouvrir, elle entend la porte se refermer, elle

enfouit le visage dans l’oreiller et respire avec force le parfum dense d’anis et de lavande. Depuis combien d’années a-t-elle cet oreiller ? Elle ne s’en souvient

plus. Elle l’a rapporté d’un de ses voyages en Inde. Ou est-ce de Bali ? Sans lui,

elle ne parvient pas à s’endormir.

– Ta peau a une odeur bizarre, lui avait avoué Jararaca quand il l’avait

connue. Tu sens les rêves.

A présent Anastácia pleure. Elle sait qu’elle va le perdre. Sans lui le lit

semble un bateau immense prêt à sombrer. Le Titanic après avoir heurté

l’iceberg. Le froid. Un grand silence. Jararaca descend par l’escalier de service.

Cela fait deux jours que le gouvernement a coupé l’électricité dans la zone sud

pour augmenter la pression sur les révoltés. Les ascenseurs ne fonctionnent

plus. Il descend en tâtant prudemment le sol du pied. Il s’e orce de deviner les

marches à la lueur incertaine d’une allumette. L’allumette s’éteint et il en

allume une autre. Dans la cour l’obscurité est moins épaisse. Des étoiles

rêveuses dansent à travers le feuillage. Le phosphore lui brûle les doigts. Il

l’éteint d’un sou e. Il cherche la clé dans la poche de son pantalon.

– Bouge pas !

La voix derrière lui le fait sursauter. Il se retourne lentement. Il sent la

présence de l’homme, solide, tranquille, avant même que celui-ci n’allume son

briquet et n’approche la amme de la cigarette. Il l’aperçoit par intermittence,

un type gras, assis sur une chaise en plastique. Cette voix… Ce timbre

rauque… Cet accent traînant…

– Tu t’en vas déjà, mon gars, t’es prêt ?

Il distingue l’éclat du métal dans la main du tueur. Cela le dégoûte de nir

ainsi, sans gloire, comme un oiseau dans la gueule d’un serpent.

– On te paie combien pour ce boulot ?

Il cherche à gagner du temps. Le capitaine Virgulino aspire lentement la

fumée. La braise de la cigarette éclaire de nouveau sa face large, aux traits

indiens, ses yeux amers derrière les lunettes rondes.

– Plus que ce que tu vaux.

Cette voix…

– père ?!….

L’homme jette sa cigarette et se lève.

– Cazumbi ?!

Bang !

Ou Pam ! Ou Pim ! Ou Poum ! Si Bartolomeu Catiavala était présent avec

son ouïe privilégiée, il pourrait choisir l’onomatopée la plus appropriée car il

connaît la langue et l’accent propres à chaque arme. Va donc pour Bang ! En

l’occurrence Bang ! Bang !

Jararaca voit l’ombre compacte devant lui s’incliner et s’e ondrer. Il entend

un cri de femme, un aboiement profond, et aussitôt après la voix de Luís

Mansidão.

– Ça va, chef ? J’ai descendu cette ordure…

Le garçon perché sur le mur tient fermement un pistolet entre les mains,

avec une assurance miraculeuse pour quelqu’un d’aussi frêle. Jararaca frotte une

allumette et se penche sur le corps du tueur. Du sang jaillit de sa bouche. Luís

Mansidão saute dans la cour :

– Ça fait cinq jours que ce type te lait le train, tu sais, et moi je le quittais

pas d’une semelle.

Jararaca secoue la tête. Il ne dit rien. Anastácia arrive en courant, inquiète,

vêtue d’un simple T-shirt banc, pieds nus, et elle se colle contre son dos.

– Qui c’était ?

Le chef du Commandement nègre se frotte les yeux. Il a la tête d’un

homme qui vient de se réveiller en sursaut. Il transpire.

– Personne, ma jolie petite blanche. Un malheureux.

 

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