La Guerre des anges
Rio de Janeiro, Jardin Botanique, Appartement D’anastácia Hadock Lobo, Quatre Heures du Matin.
RIO DE JANEIRO, JARDIN BOTANIQUE,
APPARTEMENT D’ANASTÁCIA HADOCK LOBO,
QUATRE HEURES DU MATIN.
(un fantôme mélancolique)
Anastácia le sent se libérer tendrement de son étreinte. Telle qu’elle est,
couchée sur le ventre, paupières closes, elle devine que ses yeux parcourent son
corps, qu’il a un sourire fatigué, mais heureux. Elle sait que Jararaca s’apprête à
sortir. Elle ne veut pas qu’il parte. Elle ne veut pas non plus le retenir de force.
Elle pleurera peut-être si elle ouvre les yeux et ne réussira plus à freiner le
torrent de larmes, se transformant ainsi en euve qui se déversera dans la mer.
Elle se souvient d’une pauvre femme ensorcelée par son mari qui pleura jusqu’à
changer d’état. C’est Euclides qui lui a raconté cette histoire. Le journaliste
travaillait alors à la télévision. Un après-midi, il avait été envoyé faire un
reportage à Palanca, un énorme bidonville, habité surtout par des réfugiés
venus du nord. Il devait lmer le cas étrange d’une femme qui n’arrêtait pas de
pleurer copieusement depuis plusieurs semaines. Il se rendit sur place. On lui
montra la femme ensorcelée, ombre émaciée et sanglotante, entortillée dans des
couvertures trempées et sombres. L’eau coulait sur le sol en ciment et se
répandait dans la cour en formant une boue froide.
– Les chaussures s’enfonçaient dans cette boue et n’en ressortaient plus,
a rma Euclides. On avait l’impression que quelqu’un vous tirait vers le bas
avec force, comme si tout le terrain était recouvert de sables mouvants. Je ne
suis plus jamais retourné là-bas. On m’a raconté que la femme s’était
transformée en eau, puis évaporée, que la boue avait séché et que tout était
rentré dans l’ordre. Le mari, que les gens accusaient d’avoir ensorcelé sa femme,
fut retrouvé mort, peu de temps après, la gorge tranchée.
Anastácia entend la porte s’ouvrir, elle entend la porte se refermer, elle
enfouit le visage dans l’oreiller et respire avec force le parfum dense d’anis et de lavande. Depuis combien d’années a-t-elle cet oreiller ? Elle ne s’en souvient
plus. Elle l’a rapporté d’un de ses voyages en Inde. Ou est-ce de Bali ? Sans lui,
elle ne parvient pas à s’endormir.
– Ta peau a une odeur bizarre, lui avait avoué Jararaca quand il l’avait
connue. Tu sens les rêves.
A présent Anastácia pleure. Elle sait qu’elle va le perdre. Sans lui le lit
semble un bateau immense prêt à sombrer. Le Titanic après avoir heurté
l’iceberg. Le froid. Un grand silence. Jararaca descend par l’escalier de service.
Cela fait deux jours que le gouvernement a coupé l’électricité dans la zone sud
pour augmenter la pression sur les révoltés. Les ascenseurs ne fonctionnent
plus. Il descend en tâtant prudemment le sol du pied. Il s’e orce de deviner les
marches à la lueur incertaine d’une allumette. L’allumette s’éteint et il en
allume une autre. Dans la cour l’obscurité est moins épaisse. Des étoiles
rêveuses dansent à travers le feuillage. Le phosphore lui brûle les doigts. Il
l’éteint d’un sou e. Il cherche la clé dans la poche de son pantalon.
– Bouge pas !
La voix derrière lui le fait sursauter. Il se retourne lentement. Il sent la
présence de l’homme, solide, tranquille, avant même que celui-ci n’allume son
briquet et n’approche la amme de la cigarette. Il l’aperçoit par intermittence,
un type gras, assis sur une chaise en plastique. Cette voix… Ce timbre
rauque… Cet accent traînant…
– Tu t’en vas déjà, mon gars, t’es prêt ?
Il distingue l’éclat du métal dans la main du tueur. Cela le dégoûte de nir
ainsi, sans gloire, comme un oiseau dans la gueule d’un serpent.
– On te paie combien pour ce boulot ?
Il cherche à gagner du temps. Le capitaine Virgulino aspire lentement la
fumée. La braise de la cigarette éclaire de nouveau sa face large, aux traits
indiens, ses yeux amers derrière les lunettes rondes.
– Plus que ce que tu vaux.
Cette voix…
– père ?!….
L’homme jette sa cigarette et se lève.
– Cazumbi ?!
Bang !
Ou Pam ! Ou Pim ! Ou Poum ! Si Bartolomeu Catiavala était présent avec
son ouïe privilégiée, il pourrait choisir l’onomatopée la plus appropriée car il
connaît la langue et l’accent propres à chaque arme. Va donc pour Bang ! En
l’occurrence Bang ! Bang !
Jararaca voit l’ombre compacte devant lui s’incliner et s’e ondrer. Il entend
un cri de femme, un aboiement profond, et aussitôt après la voix de Luís
Mansidão.
– Ça va, chef ? J’ai descendu cette ordure…
Le garçon perché sur le mur tient fermement un pistolet entre les mains,
avec une assurance miraculeuse pour quelqu’un d’aussi frêle. Jararaca frotte une
allumette et se penche sur le corps du tueur. Du sang jaillit de sa bouche. Luís
Mansidão saute dans la cour :
– Ça fait cinq jours que ce type te lait le train, tu sais, et moi je le quittais
pas d’une semelle.
Jararaca secoue la tête. Il ne dit rien. Anastácia arrive en courant, inquiète,
vêtue d’un simple T-shirt banc, pieds nus, et elle se colle contre son dos.
– Qui c’était ?
Le chef du Commandement nègre se frotte les yeux. Il a la tête d’un
homme qui vient de se réveiller en sursaut. Il transpire.
– Personne, ma jolie petite blanche. Un malheureux.
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