La Guerre des anges

José Eduardo Agualusa · Chapitre 66 sur 74

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La Guerre des anges

Rio de Janeiro, Rue du Jardim Botânico, Deux Heures de L’après-Midi, Sous un Grand Soleil D’été.

RIO DE JANEIRO, RUE DU JARDIM BOTÂNICO,

DEUX HEURES DE L’APRÈS-MIDI, SOUS UN GRAND

SOLEIL D’ÉTÉ.

 

(la délicate construction du chaos)

Cela se passe comme dans un rêve. La voiture glisse sans bruit dans l’après-

midi immobile. Euclides a l’impression qu’ils sont à l’arrêt et que c’est la ville

qui dé le devant eux – un lm muet – avec ses arbres gés sous la splendeur

formidable du soleil, ses immeubles laids, aux façades sales, le Christ

Rédempteur au loin, sur son immense rocher, les bras ouverts et tournant le

dos. Il lit distraitement les plaques sur les magasins et les restaurants :

… “Boulangerie et Marché”…

… “Demain pied de bœuf aux pois chiches”…

… “Grand magasin d’alimentation”…

Il pense à d’autres après-midi semblables à celui-ci, dans le Huambo ou à

Benguela, quand le temps s’immobilise et que dans le silence immense, au

milieu de la poussière rouge, on entend seulement, venu de très loin, le moteur

brutal d’un camion. Il a parfois la nostalgie de l’Angola. Toutefois, le pays qu’il

a aimé n’existe peut-être même plus. Le vieil Ernesto devine ses pensées :

– Vous n’avez pas la nostalgie de nos oiseaux, des eurs de notre pays ? Je

me souviens des passereaux à bec rouge qui chantaient dans les acacias. Je pense

souvent aussi à un pied de passi ore que j’ai planté et qui a poussé et euri. Je

jure par Dieu que je n’ai jamais vu quelque chose d’aussi joli au monde que la

eur violette de ce pied de passi ore. Je me souviens du temps où on fuyait la

ville à bicyclette pour assister dans le port à l’arrivée des chalutiers. Ou alors

dans le potager de Lima Gordo, dans le Cavaco, manger des mûres bien

fraîches. Je me souviens du temps où on allait jouer aux cartes sous les plants

de manioc. Ça remonte à l’époque où on mettait de la glu sur les guiers

sauvages pour attraper des oiseaux chanteurs. Vous avez eu une enfance comme ça, vous ? La beauté de cette époque me stupé e. Un jour, quand nous

retournerons là-bas – si nous y retournons –, est-ce qu’il y aura encore des

acacias pourpres en eur dans les jardins ?

La furie les attend à un coin de rue. Ils entendent d’abord un fracas violent

de vitres volant en éclats et ils voient ensuite une masse convulsive de jeunes

gens, ils entendent les cris de haine, les coups de feu. Euclides remarque un

gros homme agenouillé sur l’asphalte.

– Arrêtez-vous ici !

Un grand adolescent maigre en bermuda, portant un T-shirt avec la tête de

Jacaré et le titre de son disque, Noir de naissance, appuie un pistolet contre la

nuque du gros homme et tire.

– Allons-nous-en ! dit Ernesto. Nous ne pouvons rien faire.

Euclides regarde à travers la vitre et il a encore le temps de voir les gamins

bourrer de coups de pied le corps du commerçant. D’autres sortent de la

boutique chargés de caisses de légumes. De biscuits. De cannettes de boissons

gazeuses. L’adolescent qui semble commander l’attaque arrache un petit

écriteau blanc dans une plate-bande du jardin de l’immeuble en face et se met

à danser avec.

L’écriteau porte, écrit à l’encre noire :

“Attention – Poison.”

On distingue sous ces mots le dessin d’une tête de mort avec deux tibias

entrecroisés. Euclides se souvient de Luanda. Il comprend que le rêve a pris n.

Quelques instants plus tard, ils sont devant l’immeuble d’Anastácia. Euclides

monte et tombe dans les bras de la femme. Il n’arrive plus à parler. Il pleure

comme un enfant.

 

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