La Guerre des anges
Rio de Janeiro, Rue du Jardim Botânico, Deux Heures de L’après-Midi, Sous un Grand Soleil D’été.
RIO DE JANEIRO, RUE DU JARDIM BOTÂNICO,
DEUX HEURES DE L’APRÈS-MIDI, SOUS UN GRAND
SOLEIL D’ÉTÉ.
(la délicate construction du chaos)
Cela se passe comme dans un rêve. La voiture glisse sans bruit dans l’après-
midi immobile. Euclides a l’impression qu’ils sont à l’arrêt et que c’est la ville
qui dé le devant eux – un lm muet – avec ses arbres gés sous la splendeur
formidable du soleil, ses immeubles laids, aux façades sales, le Christ
Rédempteur au loin, sur son immense rocher, les bras ouverts et tournant le
dos. Il lit distraitement les plaques sur les magasins et les restaurants :
… “Boulangerie et Marché”…
… “Demain pied de bœuf aux pois chiches”…
… “Grand magasin d’alimentation”…
Il pense à d’autres après-midi semblables à celui-ci, dans le Huambo ou à
Benguela, quand le temps s’immobilise et que dans le silence immense, au
milieu de la poussière rouge, on entend seulement, venu de très loin, le moteur
brutal d’un camion. Il a parfois la nostalgie de l’Angola. Toutefois, le pays qu’il
a aimé n’existe peut-être même plus. Le vieil Ernesto devine ses pensées :
– Vous n’avez pas la nostalgie de nos oiseaux, des eurs de notre pays ? Je
me souviens des passereaux à bec rouge qui chantaient dans les acacias. Je pense
souvent aussi à un pied de passi ore que j’ai planté et qui a poussé et euri. Je
jure par Dieu que je n’ai jamais vu quelque chose d’aussi joli au monde que la
eur violette de ce pied de passi ore. Je me souviens du temps où on fuyait la
ville à bicyclette pour assister dans le port à l’arrivée des chalutiers. Ou alors
dans le potager de Lima Gordo, dans le Cavaco, manger des mûres bien
fraîches. Je me souviens du temps où on allait jouer aux cartes sous les plants
de manioc. Ça remonte à l’époque où on mettait de la glu sur les guiers
sauvages pour attraper des oiseaux chanteurs. Vous avez eu une enfance comme ça, vous ? La beauté de cette époque me stupé e. Un jour, quand nous
retournerons là-bas – si nous y retournons –, est-ce qu’il y aura encore des
acacias pourpres en eur dans les jardins ?
La furie les attend à un coin de rue. Ils entendent d’abord un fracas violent
de vitres volant en éclats et ils voient ensuite une masse convulsive de jeunes
gens, ils entendent les cris de haine, les coups de feu. Euclides remarque un
gros homme agenouillé sur l’asphalte.
– Arrêtez-vous ici !
Un grand adolescent maigre en bermuda, portant un T-shirt avec la tête de
Jacaré et le titre de son disque, Noir de naissance, appuie un pistolet contre la
nuque du gros homme et tire.
– Allons-nous-en ! dit Ernesto. Nous ne pouvons rien faire.
Euclides regarde à travers la vitre et il a encore le temps de voir les gamins
bourrer de coups de pied le corps du commerçant. D’autres sortent de la
boutique chargés de caisses de légumes. De biscuits. De cannettes de boissons
gazeuses. L’adolescent qui semble commander l’attaque arrache un petit
écriteau blanc dans une plate-bande du jardin de l’immeuble en face et se met
à danser avec.
L’écriteau porte, écrit à l’encre noire :
“Attention – Poison.”
On distingue sous ces mots le dessin d’une tête de mort avec deux tibias
entrecroisés. Euclides se souvient de Luanda. Il comprend que le rêve a pris n.
Quelques instants plus tard, ils sont devant l’immeuble d’Anastácia. Euclides
monte et tombe dans les bras de la femme. Il n’arrive plus à parler. Il pleure
comme un enfant.
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