La Guerre des anges

José Eduardo Agualusa · Chapitre 71 sur 74

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La Guerre des anges

(la triste fin de Jacaré)

inventif, habile au couteau, excellent tireur et, qui plus est, dèle à son chef.

Tout le monde sur le morro sait que Serpentin est amoureux de lui. Le vent

fouette son visage. Il entend les gémissements désespérés d’Anastácia, les cris de

Jacaré, les ordres, les hurlements et cela l’énerve. Il enlève son T-shirt et s’o re à

la pluie. Il a un torse féminin, gracile, soigneusement épilé. Un éclair illumine

subitement les chemins boueux, la silhouette d’un chien qui s’enfuit, les

baraques surplombant l’obscurité épaisse de la nuit, et immédiatement après

l’air est secoué par le fracas du premier coup de tonnerre. Serpentin force ses

oreilles, non pas à écouter les gémissements qui s’échappent de là-dedans, du

siège de l’Association des habitants, mais au contraire à les fuir. Il tente d’isoler

chaque son du grondement sourd du tonnerre. Les pleurs du chien.

L’écoulement de l’eau. Les craquements du fer et du bois. Les coups de feu. Ce

sont réellement des coups de feu ? Il transpire. Il brûle de èvre sous la pluie. Il

pleure. C’est lui qui a ligoté la femme. Lui-même qui l’a déshabillée et o erte,

ainsi préparée, à l’homme qu’il aime. Il est content qu’elle sou re. Il voudrait la

voir morte. Mais, étrangement, il désire aussi être à sa place. Imaginer cela

l’excite. Il ôte son bermuda et il est nu. Il pose son arme par terre. Il s’appuie

de la main gauche à la porte de la grande baraque et de l’autre il cherche son

sexe. Le téléphone enfermé dans un sac en plastique au fond de la poche du

bermuda vibre avec un n bourdonnement anxieux, mais il ne l’entend pas. Il

n’entend pas non plus le coup de feu qui lui vole la vie.

 

(la triste n de Jacaré)

Le morro bouge ! Francisco Palmares en a la certitude, le Morro Dois

Irmãos est en train de glisser, poussé par la furie de l’orage, et les hautes pierres,

la boue, tous les arbres vont bientôt s’e ondrer dans l’obscurité hululante de la

mer. A côté de lui, Jararaca braille des ordres qui se perdent, emportés eux aussi

par les violentes rafales de vent. Pajeú s’approche d’eux, se penche vers le chef

et lui tend un téléphone portable. L’autre répond. Ce qu’il entend semble le

réjouir. Il lâche un éclat de rire féroce. Francisco s’étonne :

– Qu’est-ce qui se passe ?

– Mansidão a attrapé Jacaré…

– Et Anastácia ?

– Elle est vivante. Euclides aussi…

– On peut les sortir de là-bas ? Ils seraient plus en sûreté sur le Morro da

Barriga.

– Comment ça ?! Le front Est est tombé. Tu le sais bien, tu arrives de là-

bas. Mansidão dit que la troupe encercle déjà le Pavão, le Pavãosinho, le

Cantagalo, impossible d’en sortir…

Jararaca est cramponné au téléphone. Il est transformé. Ses yeux étincellent

de colère. Il marche à grands pas, écartant les soldats, sautant sur les caisses de

munitions éparses sur le sol. De sa main libre il secoue violemment la

balustrade en bois qui protège le belvédère. Il crie des instructions à Mansidão :

– D’abord tu coupes les cheveux de ce macaque. Ensuite tu lui coupes

l’oreille et tu la lui donnes à bou er…

Maintenant il parle à Jacaré. Il l’insulte. Il hurle comme un possédé :

– C’est bon ? Maintenant, tu vas bou er l’autre…

Il parle de nouveau à Mansidão :

– Coupe-lui la bite. Coupe-lui les pieds. Trouve une machette, bordel !

N’importe quoi de tranchant, et coupe-lui les pieds. Bien ! Tu les as coupés ? Je

veux l’entendre crier…

C’en est trop pour Francisco. Il s’éloigne. Il se tient à un arbre et vomit. Le

soleil émerge à nouveau de sous les nuages bas et projette sur la ville une

lumière douce, vigoureuse et humide, une fulgurance inaugurale, semblable à

celle qui a dû révéler le premier matin du monde. Une eau verte coule le long

des immeubles. Ils semblent épuisés, perplexes, fantômes des bâtiments qu’ils

ont été. Les jeunes soldats du Commandement nègre eux aussi sont pareils. Ils

regardent en silence la colonne de blindés qui avance pesamment en labourant

l’asphalte, le long de l’avenue Vieira Souto.

 

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