La Guerre des anges

José Eduardo Agualusa · Chapitre 33 sur 74

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La Guerre des anges

Rio de Janeiro, Ipanema, Club Français, Quinze Heures.

RIO DE JANEIRO, IPANEMA,

CLUB FRANÇAIS, QUINZE HEURES.

 

(une chose noire en train de nager dans la piscine)

La petite lle le regarde xement. Elle a presque sa taille et elle est très

blonde, avec une peau diaphane et des yeux couleur saphir, intenses et

limpides. Euclides éprouve un vertige, il sent qu’il va plonger dedans comme

dans l’abîme d’un profond ciel d’été.

– Vous êtes très petit.

Elle fronce le sourcil. Elle ré échit un instant.

– Mon papy, il dit que vous êtes un nain. Je veux savoir quelque chose :

elle vit dans votre maison ?

Euclides, qui vient de sortir de la piscine, devine que les yeux des autres

baigneurs sont xés sur lui. Il sourit timide-ment :

– Qui ça ?

– Mais Blanche-Neige, voyons !

Un homme appelle la llette.

– Maria, viens ici.

Elle secoue sa chevelure blonde et légère.

– Papy, il a dit qu’il y a une chose noire qui nage dans la piscine. Vous êtes

très noir, c’est vrai. Un monsieur très petit et très noir.

L’homme les rejoint. La soixantaine, grand, épaules larges, crâne rasé,

mâchoire carrée. Euclides croit le reconnaître, bien qu’il ne l’ait vu qu’une seule

fois à la télévision, dans son uniforme de général, et qu’il soit maintenant en

bermuda et porte des lunettes de soleil.

– Je t’ai déjà dit de ne pas parler à des étrangers.

– C’est pas un étranger, papy, c’est un nain, un des sept nains, l’ami de

Blanche-Neige.

L’homme prend la llette dans ses bras. Il étudie Euclides avec une

expression de dégoût. Le journaliste lui tend la main.

– Bonjour. Je m’appelle Euclides Matoso da Câmara…

L’autre le laisse avec la main tendue.

– Comment êtes-vous entré ici ?

Euclides sent la moutarde lui monter au nez.

– Je suis venu avec une amie. Et vous-même, monsieur ?

L’homme le regarde avec colère, mais ne répond pas. Il lui tourne le dos et

se dirige vers le restaurant. Anastácia Hadock Lobo s’approche d’Euclides en se

séchant le dos avec une serviette. Ses cheveux mouillés paraissent encore plus

noirs. Ils tombent sur ses épaules et dans son dos, contrastant avec l’éclat clair

de sa peau.

– Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qu’il voulait ?

– Tu sais qui est ce type ?

– Bien sûr. Je vis peut-être dans la lune, mais de temps en temps je regarde

quand même la télé. Je lis les journaux. Il s’appelle Mateus Weissmann et il est

notre ministre de la Défense, c’est un fasciste, mariée à une dinde richissime,

d’une vieille famille de Rio – seule raison pour laquelle on l’a laissé devenir

membre de ce club. Le bruit court qu’il a torturé et assassiné des prisonniers

politiques pendant la dictature. Il voulait quoi ?

– Il voulait savoir ce que faisait un noir dans la piscine du Club français.

– Il a demandé ça ?! Ah non, l’ordure !

– Ne t’en fais pas, Anastácia, j’ai l’habitude.

– Mais pas moi. Ça ne va pas se passer comme ça. Attends-moi un instant

ici.

Anastácia court après Mateus Weissmann. Elle le trouve assis à une des

tables sur le gazon, à côté de deux autres hommes à l’allure de militaires. Elle se

plante devant eux, mains sur les hanches, son corps entier étincelant de colère.

Elle crie :

– Le racisme est un crime dans ce pays, vous l’ignorez ? J’exige que vous

présentiez des excuses à mon ami !

Le général retire ses lunettes noires. Il est stupéfait. Ses yeux sont verts et

dangereux. Il ressemble un peu à Frank Sinatra. Il a une voix aiguë, dure

comme une lame.