La Guerre des anges

José Eduardo Agualusa · Chapitre 3 sur 74

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La Guerre des anges

Mort et Résurrection D’euclides Matoso Da Câmara

MORT ET RÉSURRECTION

 

D’EUCLIDES MATOSO DA CÂMARA

 

OceanofPDF.com

RIO DE JANEIRO, FOIRE DE SÃO CRISTOVÃO,

DIX-HUIT HEURES QUINZE MINUTES.

 

(un mort heureux)

Il l’avait aperçu bien des années auparavant, allongé dans un cercueil

d’enfant, ses petites mains croisées sur la poitrine. Il lui avait paru être un mort

heureux. Il le revoit maintenant avec le même air de fête que le jour de

l’enterrement, le même nœud papillon couleur safran, le même costume léger

et élégant en pur lin. La di érence ? Il est vivant. C’est impossible et pourtant

il est vivant. Le colonel Francisco Palmares s’appuie à une table. Il tremble. Il

avait insisté pour le veiller lui-même. Il avait versé des larmes authentiques sur

son cercueil. Il l’avait accompagné à pied, tenant une des poignées de la bière,

jusqu’au cimetière sur le Haut des Croix. S’il ne le trouve pas identique en tout

point au petit homme qu’il a vu mort, qu’il a vu être mis en terre, c’est parce

que depuis lors le temps a passé et qu’Euclides Matoso da Câmara a vieilli. Sa

moustache, épaisse et incurvée, est grisonnante. Le haut de son front s’est

dégarni. Le colonel cherche un endroit où se dissimuler. Il ne veut pas

qu’Euclides le découvre. Que dit-on à un défunt, à un ancien défunt, pis

encore, à un type que d’une certaine façon on a tué ? Il se tapit derrière une

baraque de gâteaux. De là, il arrive à épier l’autre. Que lui dira-t-il ?

– Laisse-moi serrer tes vieux os !…

Macabre. Le mieux serait encore de l’inviter à boire un demi. Ils se

souviendront de leur dernière conversation. Francisco Palmares n’a pas oublié

cette rencontre. Il pourrait reproduire presque mot pour mot ce qu’ils s’étaient

dit alors. Euclides n’avait pas voulu accepter ses conseils. Il lui avait o ert une

belle rascasse (prétexte ingénu pour donner le change aux petits gars du

ministère) et un billet d’avion pour Lisbonne. Euclides l’avait reçu avec son

habituelle insouciance empreinte d’a abilité, drapé dans une robe de chambre

en soie :

– Un cadeau de Cunha, avait-il déclaré, il l’a fait faire à Singapour.

Le colonel se souvient même de cela. Il n’oublie jamais rien. La robe de

chambre était rouge (“incandescente”, l’avait quali ée le journaliste, qui aimait

à se moquer de lui-même) et ornée d’un dragon crachant du feu. Le journaliste

l’avait fait entrer, ils avaient bu une 2 caipirinha, parlé de dragons. Euclides avait

déclaré que le mythe des dragons était un phénomène universel, lié au séjour

des dinosaures sur terre :

– Les mythes ne sont rien d’autre que des souvenirs dégénérés, corrompus

par le passage des siècles, d’événements très anciens.

Des dragons ils passèrent aux vampires :

– La légende des vampires, avait dit Euclides, a peut-être surgi à la suite

d’une épidémie de rage. Les malades de la rage sou rent de photophobie, ils

évitent la lumière, ils se cachent dans l’obscurité. En plus, ils attaquent à

l’improviste, mordent et transmettent le mal de cette façon.

Et des vampires, comme s’ils répétaient une pièce de théâtre, ils

s’acheminèrent vers le sujet de la réincarnation :

– Si tu pouvais avoir une nouvelle vie, lui demanda Francisco Palmares,

qu’aimerais-tu être ?

Le journaliste caressa sa grosse moustache. Une moustache à l’ancienne, de

gentilhomme du XIXe siècle, épaisse et légèrement recourbée, en guidon de

bicyclette. Il sourit :

– J’aimerais être simple comme les grenouilles dans les mares.

C’était un vers de Lídia do Carmo Ferreira. Le colonel l’avait lu deux ou

trois jours plus tôt dans le Jornal de Angola :

 

Eu queria ser simples como as rãs nos charcos/ ver de longe partirem os barcos/numa manhã

qualquer./Meu Deus, deixa-me repousar um pouco./ Quero inexistir-me sem sobressalto,/diluir-me no ar

líquido que a manhã destila./Meu Deus, deixa-me ser a brisa que agita neste instante/as folhas das

palmeiras,/a brisa que houve/e já não há.

 

J’aimerais être simple comme les grenouilles dans les mares/regarder de loin les bateaux prendre le

large/un beau matin./Mon Dieu, laisse-moi me reposer un peu./Je veux inexister sans sursauter,/me

diluer dans l’air liquide distillé par l’aube./Mon Dieu, laisse-moi être la brise qui agite en cet

instant/le feuillage des palmiers,/la brise qui a sou é/et qui déjà ne sou e plus.

 

Cela aurait pu être une prière. Plus tard, au cimetière, lorsque le cercueil

fut mis en terre, Cunha de Menezes lui con a en pleurant comme un enfant que ç’avait été là les dernières paroles de son ami. Il l’avait trouvé dans la rue, à

quelques mètres de chez lui, grièvement blessé. Il était mort dans ses bras.

Francisco Palmares sortit de là soulagé. Il avait l’impression qu’on venait de lui

arracher une dent sans anesthésie. Monte l’attendait dans la jeep.

– Tu en as mis du temps ! dit-il. Tout s’est bien passé ?

Le colonel ignora la question. Il nit par parler, mais ce qu’il dit ne

ressemblait pas à une réponse :

– Pourquoi craindre la mort ? La mort est juste une belle aventure.

Monte sourit :

– Peter Pan !

– Peter Pan ?! Non, non, je pensais à un type qui s’appelle Charles

Frohman. Il voyageait à bord du Lusitânia, un paquebot de croisière anglais,

coulé par un sous-marin allemand pendant la Première Guerre mondiale. Mille

deux cents personnes ont perdu la vie. Frohman, un producteur de spectacles

célèbre, a essayé d’encourager un groupe de passagers en criant cette phrase.

On pense que ce furent ses dernières paroles.

Monte haussa les épaules :

– Peter Pan, j’en suis sûr, a dit la même chose.

Il faisait chaud, trop chaud, et l’air était lourd, chargé d’une odeur

douceâtre de viande brûlée. Une odeur de chair humaine en train de griller. Ils

approchèrent d’un groupe de jeunes gens aux cheveux noués de rubans rouges

et armés de mitrailleuses. Les jeunes dansaient autour d’un brasier. L’un d’eux

t signe à la jeep de s’arrêter. Monte freina à proximité du brasier et alors

seulement le jeune homme reconnut l’homme maigre et triste qui, bien que

n’étant pas militaire, n’exhibant jamais ni documents ni galons, avait accès à

tous les cabinets. Au ministère, on l’appelait dans un murmure le Grand

Inquisiteur. E rayé, il se mit au garde-à-vous :

– Salut, chef ! cria-t-il. On est en train de brûler les bandits !

Francisco Palmares se souvint d’une image qu’il avait vue il y a longtemps

dans une chapelle dans le nord du Portugal, représentant un groupe de

pécheurs brûlant dans le feu de l’enfer. Certains levaient le visage, d’autres

baissaient les yeux, mais tous semblaient indi érents à l’horreur. Les ammes

leur mordaient-elles les chairs ? On avait plutôt l’impression qu’ils étaient

exposés à la brise fraîche du soir. On sentait peut-être une tristesse résignée sur ces visages. Aucun, toutefois, n’exprimait la peur et encore moins la sou rance.

Les bandits présentaient une expression identique. Ils étaient morts, bien

entendu, contrairement aux pécheurs ils étaient vraiment morts. Parfois, les

ammes laissaient entrevoir des yeux ouverts, des mains tordues, mais aussitôt

après elles s’élevaient dans une fulgurance féroce qui donnait l’impression que

les morts avaient déjà disparu.

– Vous pouvez me retourner. Je suis bien grillé de ce côté-ci.

Une autre phrase célèbre. La dernière, d’après la légende, prononcée par

saint Laurent, alors qu’il rôtissait au-dessus d’un brasier, sur l’ordre de

l’empereur Valérien. L’empereur, ennemi des chrétiens, avait ordonné au saint

de lui livrer les trésors de l’église. Saint Laurent avait répondu qu’il avait besoin

d’un certain temps pour les réunir tous. Huit jours plus tard il se présenta à

l’empereur en traînant à sa suite un groupe de mendiants :

– Voici les trésors de mon église.

Une belle histoire. Francisco l’avait entendue pour la première fois de la

bouche de sa grand-mère, une aristocrate dévote de saint Laurent. Il s’en

souvint et, incommodé, agita l’air de sa main droite, comme s’il réussissait ainsi

à éloigner à la fois la pestilence, la chaleur, la peur et le fantôme de la vieille

Violeta Rosa. Monte regarda sa montre :

– Quand ils se réveilleront en enfer, ils ne remarqueront même pas la

di érence.

Cette phrase agaça le colonel. Il prit un rouleau de billets de banque et le

lança aux jeunes :

– Je ne sais pas comment vous supportez cette chaleur. Achetez-vous de la

bière.

Il remarqua alors un entassement de corps à côté du brasier. Un des jeunes

l’arrosait d’essence.

– Ce type là-bas, ce n’est pas le général Catiavala ?

Monte suivit son geste du regard :

– Mais si ! C’est ce bandit en personne ! On raconte qu’il a acheté aux

Irakiens un poison puissant et qu’il voulait l’introduire dans le réseau d’eau

potable pour assassiner toute la population de Luanda.

Francisco Palmares en fut irrité :