La Guerre des anges
Mort et Résurrection D’euclides Matoso Da Câmara
MORT ET RÉSURRECTION
D’EUCLIDES MATOSO DA CÂMARA
OceanofPDF.com
RIO DE JANEIRO, FOIRE DE SÃO CRISTOVÃO,
DIX-HUIT HEURES QUINZE MINUTES.
(un mort heureux)
Il l’avait aperçu bien des années auparavant, allongé dans un cercueil
d’enfant, ses petites mains croisées sur la poitrine. Il lui avait paru être un mort
heureux. Il le revoit maintenant avec le même air de fête que le jour de
l’enterrement, le même nœud papillon couleur safran, le même costume léger
et élégant en pur lin. La di érence ? Il est vivant. C’est impossible et pourtant
il est vivant. Le colonel Francisco Palmares s’appuie à une table. Il tremble. Il
avait insisté pour le veiller lui-même. Il avait versé des larmes authentiques sur
son cercueil. Il l’avait accompagné à pied, tenant une des poignées de la bière,
jusqu’au cimetière sur le Haut des Croix. S’il ne le trouve pas identique en tout
point au petit homme qu’il a vu mort, qu’il a vu être mis en terre, c’est parce
que depuis lors le temps a passé et qu’Euclides Matoso da Câmara a vieilli. Sa
moustache, épaisse et incurvée, est grisonnante. Le haut de son front s’est
dégarni. Le colonel cherche un endroit où se dissimuler. Il ne veut pas
qu’Euclides le découvre. Que dit-on à un défunt, à un ancien défunt, pis
encore, à un type que d’une certaine façon on a tué ? Il se tapit derrière une
baraque de gâteaux. De là, il arrive à épier l’autre. Que lui dira-t-il ?
– Laisse-moi serrer tes vieux os !…
Macabre. Le mieux serait encore de l’inviter à boire un demi. Ils se
souviendront de leur dernière conversation. Francisco Palmares n’a pas oublié
cette rencontre. Il pourrait reproduire presque mot pour mot ce qu’ils s’étaient
dit alors. Euclides n’avait pas voulu accepter ses conseils. Il lui avait o ert une
belle rascasse (prétexte ingénu pour donner le change aux petits gars du
ministère) et un billet d’avion pour Lisbonne. Euclides l’avait reçu avec son
habituelle insouciance empreinte d’a abilité, drapé dans une robe de chambre
en soie :
– Un cadeau de Cunha, avait-il déclaré, il l’a fait faire à Singapour.
Le colonel se souvient même de cela. Il n’oublie jamais rien. La robe de
chambre était rouge (“incandescente”, l’avait quali ée le journaliste, qui aimait
à se moquer de lui-même) et ornée d’un dragon crachant du feu. Le journaliste
l’avait fait entrer, ils avaient bu une 2 caipirinha, parlé de dragons. Euclides avait
déclaré que le mythe des dragons était un phénomène universel, lié au séjour
des dinosaures sur terre :
– Les mythes ne sont rien d’autre que des souvenirs dégénérés, corrompus
par le passage des siècles, d’événements très anciens.
Des dragons ils passèrent aux vampires :
– La légende des vampires, avait dit Euclides, a peut-être surgi à la suite
d’une épidémie de rage. Les malades de la rage sou rent de photophobie, ils
évitent la lumière, ils se cachent dans l’obscurité. En plus, ils attaquent à
l’improviste, mordent et transmettent le mal de cette façon.
Et des vampires, comme s’ils répétaient une pièce de théâtre, ils
s’acheminèrent vers le sujet de la réincarnation :
– Si tu pouvais avoir une nouvelle vie, lui demanda Francisco Palmares,
qu’aimerais-tu être ?
Le journaliste caressa sa grosse moustache. Une moustache à l’ancienne, de
gentilhomme du XIXe siècle, épaisse et légèrement recourbée, en guidon de
bicyclette. Il sourit :
– J’aimerais être simple comme les grenouilles dans les mares.
C’était un vers de Lídia do Carmo Ferreira. Le colonel l’avait lu deux ou
trois jours plus tôt dans le Jornal de Angola :
Eu queria ser simples como as rãs nos charcos/ ver de longe partirem os barcos/numa manhã
qualquer./Meu Deus, deixa-me repousar um pouco./ Quero inexistir-me sem sobressalto,/diluir-me no ar
líquido que a manhã destila./Meu Deus, deixa-me ser a brisa que agita neste instante/as folhas das
palmeiras,/a brisa que houve/e já não há.
J’aimerais être simple comme les grenouilles dans les mares/regarder de loin les bateaux prendre le
large/un beau matin./Mon Dieu, laisse-moi me reposer un peu./Je veux inexister sans sursauter,/me
diluer dans l’air liquide distillé par l’aube./Mon Dieu, laisse-moi être la brise qui agite en cet
instant/le feuillage des palmiers,/la brise qui a sou é/et qui déjà ne sou e plus.
Cela aurait pu être une prière. Plus tard, au cimetière, lorsque le cercueil
fut mis en terre, Cunha de Menezes lui con a en pleurant comme un enfant que ç’avait été là les dernières paroles de son ami. Il l’avait trouvé dans la rue, à
quelques mètres de chez lui, grièvement blessé. Il était mort dans ses bras.
Francisco Palmares sortit de là soulagé. Il avait l’impression qu’on venait de lui
arracher une dent sans anesthésie. Monte l’attendait dans la jeep.
– Tu en as mis du temps ! dit-il. Tout s’est bien passé ?
Le colonel ignora la question. Il nit par parler, mais ce qu’il dit ne
ressemblait pas à une réponse :
– Pourquoi craindre la mort ? La mort est juste une belle aventure.
Monte sourit :
– Peter Pan !
– Peter Pan ?! Non, non, je pensais à un type qui s’appelle Charles
Frohman. Il voyageait à bord du Lusitânia, un paquebot de croisière anglais,
coulé par un sous-marin allemand pendant la Première Guerre mondiale. Mille
deux cents personnes ont perdu la vie. Frohman, un producteur de spectacles
célèbre, a essayé d’encourager un groupe de passagers en criant cette phrase.
On pense que ce furent ses dernières paroles.
Monte haussa les épaules :
– Peter Pan, j’en suis sûr, a dit la même chose.
Il faisait chaud, trop chaud, et l’air était lourd, chargé d’une odeur
douceâtre de viande brûlée. Une odeur de chair humaine en train de griller. Ils
approchèrent d’un groupe de jeunes gens aux cheveux noués de rubans rouges
et armés de mitrailleuses. Les jeunes dansaient autour d’un brasier. L’un d’eux
t signe à la jeep de s’arrêter. Monte freina à proximité du brasier et alors
seulement le jeune homme reconnut l’homme maigre et triste qui, bien que
n’étant pas militaire, n’exhibant jamais ni documents ni galons, avait accès à
tous les cabinets. Au ministère, on l’appelait dans un murmure le Grand
Inquisiteur. E rayé, il se mit au garde-à-vous :
– Salut, chef ! cria-t-il. On est en train de brûler les bandits !
Francisco Palmares se souvint d’une image qu’il avait vue il y a longtemps
dans une chapelle dans le nord du Portugal, représentant un groupe de
pécheurs brûlant dans le feu de l’enfer. Certains levaient le visage, d’autres
baissaient les yeux, mais tous semblaient indi érents à l’horreur. Les ammes
leur mordaient-elles les chairs ? On avait plutôt l’impression qu’ils étaient
exposés à la brise fraîche du soir. On sentait peut-être une tristesse résignée sur ces visages. Aucun, toutefois, n’exprimait la peur et encore moins la sou rance.
Les bandits présentaient une expression identique. Ils étaient morts, bien
entendu, contrairement aux pécheurs ils étaient vraiment morts. Parfois, les
ammes laissaient entrevoir des yeux ouverts, des mains tordues, mais aussitôt
après elles s’élevaient dans une fulgurance féroce qui donnait l’impression que
les morts avaient déjà disparu.
– Vous pouvez me retourner. Je suis bien grillé de ce côté-ci.
Une autre phrase célèbre. La dernière, d’après la légende, prononcée par
saint Laurent, alors qu’il rôtissait au-dessus d’un brasier, sur l’ordre de
l’empereur Valérien. L’empereur, ennemi des chrétiens, avait ordonné au saint
de lui livrer les trésors de l’église. Saint Laurent avait répondu qu’il avait besoin
d’un certain temps pour les réunir tous. Huit jours plus tard il se présenta à
l’empereur en traînant à sa suite un groupe de mendiants :
– Voici les trésors de mon église.
Une belle histoire. Francisco l’avait entendue pour la première fois de la
bouche de sa grand-mère, une aristocrate dévote de saint Laurent. Il s’en
souvint et, incommodé, agita l’air de sa main droite, comme s’il réussissait ainsi
à éloigner à la fois la pestilence, la chaleur, la peur et le fantôme de la vieille
Violeta Rosa. Monte regarda sa montre :
– Quand ils se réveilleront en enfer, ils ne remarqueront même pas la
di érence.
Cette phrase agaça le colonel. Il prit un rouleau de billets de banque et le
lança aux jeunes :
– Je ne sais pas comment vous supportez cette chaleur. Achetez-vous de la
bière.
Il remarqua alors un entassement de corps à côté du brasier. Un des jeunes
l’arrosait d’essence.
– Ce type là-bas, ce n’est pas le général Catiavala ?
Monte suivit son geste du regard :
– Mais si ! C’est ce bandit en personne ! On raconte qu’il a acheté aux
Irakiens un poison puissant et qu’il voulait l’introduire dans le réseau d’eau
potable pour assassiner toute la population de Luanda.
Francisco Palmares en fut irrité :