La Guerre des anges
Rio de Janeiro, Hôtel Glória, Sept Heures / Morro Da Barriga, Matinée Très Ensoleillée.
RIO DE JANEIRO, HÔTEL GLÓRIA,
SEPT HEURES / MORRO DA BARRIGA,
MATINÉE TRÈS ENSOLEILLÉE.
(Francisco Palmares voit mourir un ange)
Jararaca craint que quelque chose ne se passe ces prochains jours – ou
plutôt ces prochaines nuits. Francisco Palmares, lui, n’en doute aucunement. Il
a rêvé d’un vers de Ferreira Gullar. Tous s’attendent à un événement grave.
Malgré le soleil qui entre par la fenêtre et incendie les draps, il se réveille le
cœur serré d’angoisse. Il estime cependant que le rêve comme son anxiété ont
un rapport avec l’arrivée de Florzinha, la princesse – quand ? – et il essaie de se
distraire en nageant une demi-heure dans la piscine.
Um grave acontecimento está sendo esperado por todos./Os banqueiros os capitães de indústria os
fazendeiros/ricos dormem mal. O ministro/da Guerra janta sobressaltado,/a pistola em cima da mesa.
Ninguém sabe de que forma desta vez a necessidade/se manifestará :/se como um furacão ou um
maremoto/se descerá dos morros ou subirá dos vales/se manará dos subúrbios com a fúria dos rios poluídos.
Ninguém sabe./Mas qualquer sopro num ramo/O anuncia.
Um grave acontecimento está sendo esperado/e nem Deus e nem a polícia poderiam evitá-lo.
Tous s’attendent à un événement grave./Les banquiers, les capitaines d’industrie, les
agriculteurs/riches dorment mal. Le ministre/de la Guerre dîne en sursautant,/son pistolet posé sur
la table.
Cette fois-ci personne ne sait comment les choses/se manifesteront :/ prendront-elles la forme d’un
ouragan ou d’un raz de marée,/descendront-elles des collines ou monteront-elles des
vallées,/arriveront-elles des banlieues avec la furie des euves pollués ?
Personne ne le sait./Mais le moindre sou e dans une branche/ L’annonce.
On s’attend à un événement grave/et ni Dieu ni la police ne pourront l’éviter.
Il sort de la piscine, s’habille avec soin, en blanc de la tête aux pieds, et
téléphone à Ernesto. Le vieil homme lui répond avec une voix de n de fête. Il
a dû boire toute la nuit. Francisco lui dit de rester chez lui et de dormir, et il
appelle un taxi. Le chau eur trouve bizarre qu’il veuille aller sur le Morro da
Barriga ; il l’avertit des dangers qu’il court dans les favelas.
– Ces nègres ne respectent personne.
– Vous ne l’avez peut-être pas remarqué, mais j’en suis un moi aussi…
– Mais non, voyons, quelle idée ! Vous êtes quelqu’un de bien, vous…
Palmares regrette l’absence du vieil Ernesto. Pendant ce temps, le chau eur
débite une longue tirade contre l’usage des drogues et la décadence du monde.
Puis, soudain, il change de sujet :
– Vous aimez les femmes, monsieur ?
Le colonel sursaute.
– Comment ?
– Si vous aimez les femmes, il faut que vous connaissiez celles-ci, dit-il en
lui tendant un album de photos. Des blondes, des brunes, des mulâtresses.
Elles étudient à l’université, elles sont propres et jolies, n’ont pas de maladies,
et la prestation est con dentielle. Je téléphone à la petite, je vais la chercher
chez elle et je vous dépose tous les deux dans un bon motel.
Amusé, le colonel feuillette l’album. Il croit reconnaître une des lles, en
bikini rouge, sur la plage, à côté de la mer. Il l’observe plus attentivement. Oui,
c’est bien Florzinha, avec les cheveux teints en blond (quelle absurdité !) et plus
jeune de quelques années. Cela le chi onne. Il sort du taxi à l’entrée du morro.
Il gravit lentement les ruelles escarpées, remarquant les gamins armés, postés au
coin des rues, en bermuda et casquette sur la tête, certains torse nu, d’autres
dans des T-shirts bariolés. A cette heure-là du matin, par un dimanche
ensoleillé, un tel déploiement ne lui paraît pas normal. Il est encore contrarié.
Pourquoi cela l’ennuie-t-il de découvrir que Florzinha s’o re en bikini aux
clients d’un chau eur de taxi ? Il n’aime pas penser à ce qu’elle fait pour gagner
sa vie.
Il voit deux enfants jouer avec des cerfs-volants en papier. Jararaca lui a
raconté que jadis le mouvement se servait de ce très antique jouet pour signaler
à ses troupes la présence d’intrus. Rien de très original : deux cents ans avant la
naissance de Jésus-Christ, le général chinois Ham Sin se servait déjà de cerfs-
volants pour envoyer des messages aux places fortes assiégées. L’invention du
téléphone portable a tout simpli é. Francisco n’aime pas l’expression
brésilienne de téléphone cellulaire et s’obstine à dire, comme au Portugal et en
Angola, téléphone portable. Les tra quants se servent aujourd’hui de fusées et
de téléphones portables. Jararaca estime qu’en cas de besoin, pendant une incursion de la police, par exemple, on peut se servir de cerfs-volants pour
couper les ls électriques, de façon à plonger la favela dans l’obscurité la plus
absolue. Certains gamins, dotés d’une authentique vocation pour le terrorisme
(il se souvient à nouveau des vers de Lya Luft), enduisent les ls auxquels les
cerfs-volants sont attachés d’un mélange de poudre de verre et de cire, ou alors
de colle à bois, transformant le jouet ingénu en arme terrible. L’objectif est
d’abattre les cerfs-volants ennemis, mais il arrive fréquemment que le l heurte
les lignes électriques et les sectionne. On connaît des cas de gamins mutilés ou
même décapités à cause de cela.
Quand il était petit, Francisco aimait bien lancer des cerfs-volants. Un
jour, son père l’avait inscrit dans un concours réunissant des élèves de toutes les
écoles de Luanda. Le gouverneur présidait le jury. Feliciano Palmares l’avait
aidé à construire un énorme cerf-volant avec le drapeau du Portugal. L’enfant
était ravi, mais ce fut la catastrophe : son cerf-volant ne réussit pas à s’élever et
le petit Francisco passa une demi-heure à le traîner dans la poussière rouge
devant la tribune où siégeaient le gouverneur, les directeurs des écoles et du
lycée, les autorités militaires et religieuses. Feliciano et ses amis, disséminés
dans le public, se tordaient de rire. Finalement, un gros policier blanc
sympathique vint le prendre par le bras.
– Ça su t, mon petit, lui dit-il, je pense que quelqu’un s’est servi de toi
pour déshonorer la nation.
Bien des années plus tard, le vieux Palmares avoua avoir saboté le cerf-
volant. Francisco se plaît à dire que dès l’âge de six ans il participait à des
actions nationalistes en traînant le drapeau portugais dans la poussière du sol.
Des gens se retournent dans la rue pendant qu’il gravit la colline et le
regardent passer. Un grand nègre habillé comme pour un dé lé de mode n’est
pas un spectacle courant ici. D’ailleurs, partout au Brésil, Francisco Palmares
s’amuse de la surprise qu’il provoque. Il n’est monté sur le morro que deux fois,
une en compagnie du général Catiavala et l’autre avec Jararaca. Il n’aime pas la
misère. Un garçonnet habillé en ange le dépasse en courant, agitant dans l’air
ses petites ailes en papier, comme s’il volait. Francisco a presque atteint la
maison de Jararaca lorsqu’un grand gars maigre l’intercepte.
– C’est toi, Palmares ?
Des yeux de crapaud. Une épaisse tignasse de rastafari, tellement tou ue
que les dreadlocks les plus longues lui arrivent jusqu’à la taille. Francisco
con rme d’un signe de tête. Le gars explique que Jararaca l’a envoyé le
chercher :
– Le chef est sur la place, en train de préparer la fête.
Il le conduit à travers un labyrinthe de rues. Dans certaines, deux hommes
ne peuvent passer côte à côte. Le colonel comprend pourquoi la police évite de
monter jusque-là de nuit. Les zones les plus labyrinthiques de la favela sont
pratiquement inexpugnables. Les maîtres du lieu ont toujours l’avantage.
– Cela fait combien de temps que vous cultivez cette chevelure ?
Le gars rit :
– Cinq ans.
Certains jeunes de la zone sud19, fatigués d’être des blancs, se servent d’une
crème spéciale à base de graisse de mouton pour se fabriquer une tignasse
semblable à celle-ci. Un e ort bien inutile.
– Tu sais, mec, l’homme est né là-bas, en Afrique. Au début, il n’y avait
que des noirs sur la terre. Après, quelque chose a mal tourné et les blancs sont
apparus, une race dégénérée, avec des cheveux faiblards, une peau si fragile
qu’elle ne supporte pas le soleil.
– Tu travailles ?
– Je suis musicien. Je suis un des soldats de ce morro. Les bourgeois ne
nous respectent que si nous avons un revolver à la main. C’est la loi ici, mec, la
loi du démon. Je m’appelle Jacaré.
Sa façon de parler, en bougeant les mains et le torse avec des ondulations
agréables, d’adoucir les mots, rappelle celle des gens de Luanda. Francisco se
sent de retour dans son pays et il en est presque ému – bon sang, ce peuple lui
plaît vraiment. L’autre remarque le trouble du colonel :
– Ça va pas, mec, t’es crevé ?
Jararaca l’attend sur une petite place qui surplombe un escarpement
profond, un endroit étrange, presque invraisemblable.
– Des endroits comme ça, lui dit Francisco Palmares, des endroits di ciles
à imaginer, je pensais qu’il n’y en avait qu’en Angola.
Jararaca est en compagnie d’un homme roux, avec des lunettes cerclées
d’écaille de tortue et une longue barbe hirsute. Il est le seul à rire.
– Je comprends ce que vous voulez dire.
Il lui tend la main :
– Je connais l’Angola.
C’est comme si le monde nissait là, abruptement, car Dieu avait manqué
de matières premières pour continuer son œuvre. Il faudrait y apposer un
écriteau :
“Attention : Monde en construction.”
Il y a un manguier tou u, des maisons, un mur en pisé, et ensuite,
abruptement, le sol disparaît. Au loin, par-delà l’abîme, on aperçoit la ville,
l’autre ville, avec ses immeubles tristes, les collines arrondies se dédoublant
dans diverses gradations de bleu. L’homme qui connaît l’Angola est prêtre. Il a
travaillé deux ans à Luanda à un projet d’aide aux enfants démobilisés par
l’armée du gouvernement.
– C’est bien triste ce qu’on a fait à votre pays ! déclare-t-il.
Francisco Palmares se sent accusé, mais préfère garder le silence. Jararaca
est heureux. Il montre les enfants autour d’eux.
– On dirait pas qu’on est au ciel ? J’ai jamais vu autant d’anges ensemble.
Des anges noirs et mulâtres, vêtus de blanc, avec des petites ailes en carton
xées dans leur dos. Quatre hommes sortent d’une église minuscule en portant
sur leurs épaules un brancard avec une statue de saint Sébastien. Anastácia
prend des photos. Euclides va et vient avec un magnétophone, en interviewant
les populations. Tout le monde est en blanc. Un petit orchestre suit le
brancard : deux jeunes gens sou ent dans des trombones, un vieux joue de la
clarinette, une lle avec des cheveux crépus coupés très court et oxygénés tape
sur un tambour. La procession avance lentement. Des pétards éclatent.
Francisco Palmares voit Jararaca passer en courant et doubler le cortège,
téléphone collé à l’oreille. Il crie quelque chose au prêtre. La procession s’arrête.
La musique cesse. Dans le silence subit, le soleil resplendit dans le ciel avec une
fulgurance encore plus intense. Des pétards recommencent à éclater. Des coups
de feu. Francisco Palmares distingue nettement l’aboiement sec d’une AK-47.
Maintenant, c’est le chaos. La foule se disperse dans une grande bousculade,
priant à haute voix, braillant des insultes. Le colonel se colle contre un mur,
fait craquer ses doigts, cherche Euclides parmi les gens qui fuient. Il doit le
sortir de là, bon sang, il doit absolument le sortir de là. Jararaca surgit à côté de lui, hors d’haleine, un pistolet dans la main gauche. Il se baisse et sort d’un étui
attaché à sa cheville droite un revolver de calibre 38. Il o re l’arme à
l’Angolais :
– Tiens, je veux voir si tu es un homme, mon frère. On dit que tu es un
dur. On dit que tu es une ne gâchette. Je veux voir ça. Je veux voir si tu es
aussi féroce que ça.
Francisco Palmares refuse :
– Non ! Ce n’est pas ma guerre !
Jararaca lui met le revolver sous le menton et appuie pour le forcer à relever
la tête. Francisco Palmares ferme les yeux, étourdi par le soleil et par l’évidence
de la mort. Le bandit lui sou e dans l’oreille :
– Si, mon frère ! Cette guerre, c’est aussi la tienne, tu captes ? Tu dois
simplement choisir ton camp.
Il le lâche et disparaît. Le colonel ouvre les yeux. Un ange passe près de lui
dans un vol court, essayant de sauter par-dessus un mur, et il est atteint dans le
dos. Francisco Palmares voit les ailes se détacher, le petit corps tomber et
rouler, le sang gicler sur le mur et recouvrir une inscription,
“le peuple des favelas veut être citoyen.”
Il brandit le .38 et tire.
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