La Guerre des anges

José Eduardo Agualusa · Chapitre 30 sur 74

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La Guerre des anges

Rio de Janeiro, Jardin Botanique, Appartement D’anastácia Hadock Lobo, Deux Heures du Matin.

RIO DE JANEIRO, JARDIN BOTANIQUE,

APPARTEMENT D’ANASTÁCIA HADOCK LOBO,

DEUX HEURES DU MATIN.

 

(en navigant sur le Titanic)

Anastácia ouvre une petite boîte métallique, sépare soigneusement les

bres sombres, les enroule dans un n papier de soie. Elle allume la cigarette,

tire une bou ée et l’o re à Jararaca. L’homme refuse.

– Tu devrais pas fumer ce truc.

Anastácia tousse, rit.

– Qu’est-ce que tu racontes, mec ?! Tu vends de la cocaïne, tu vends de

l’herbe et tu cherches des crosses au consommateur ?

– J’ai commencé à vendre de la cocaïne parce que je voulais gagner du fric.

Mais aussi parce que c’était une façon de combattre les blancs, tu captes ? Je me

sers de la drogue pour détruire le système. Je suis un bandit, c’est vrai, je vends

de la cocaïne. Si j’étais un bon noir, je vendrais des gâteaux à la noix de coco.

Mais je suis un bandit avec des préoccupations sociales.

– A quel moment tu t’es rendu compte de la distance sociale entre le morro

et l’asphalte ?

– Tu t’en rends compte tout môme, ma jolie petite blanche, quand tu vas

chez une dame riche et que ta maman est dona Maria, la bonne à tout faire, la

personne qui baisse toujours la tête. Tu vois les autres gamins, les enfants du

doutor, s’amuser avec des jouets chers. Tu sais avec quoi je jouais, moi ? Avec

des canettes de Coca-Cola. Mon oncle ramassait les canettes, leur mettait des

roulettes et ça devenait des petites voitures, tu captes ?

– Tu as connu ton père ?

– Mon père était ic. Il a quitté la maison quand j’avais quatre ans. J’en ai

plus jamais entendu parler. Les uns disent qu’il est mort. Les autres qu’il est

devenu un tueur. C’est pas impossible.

– Qu’est-ce qui n’est pas impossible ?

– Les deux.

– Tu aimerais le rencontrer ?

– Si je le rencontrais maintenant, je le tuerais. Je lui anquerais une balle

dans chaque œil pour tout ce qu’il a fait subir à ma mère.

– Tu le tuerais vraiment ?

Jararaca étreint la femme. Il enfouit le visage entre ses seins. Il pense à son

père. Il se souvient de lui, assis sur le pas de la porte, au soleil, caressant son

gros ventre. Son père le prenait sur ses genoux :

– Ça va, Cazumbi ?

Il l’appelait ainsi parce que le petit Jesuíno sou rait d’insomnies et qu’il le

trouvait parfois en train d’errer dans la maison comme un fantôme. Il était le

seul à l’appeler comme cela.

MV Bill chante.

 

Seja bem-vindo ao meu mundo sinistro/saiba como entrar/droga, polícia, revólver/se não acredita no que

eu falo/então vem aqui pra ver a morte de pertinho, para conferir/vai ver que a Justiça aqui é feita à

bala/a sua vida na favela não vale nada/mente criativa, pronta para o mal/aqui tem gente que morre até

por um real/e quando a polícia chega todo mundo ca com medo/a descrição do marginal é

favelado,pobre, preto,/na favela corte de negão é careca,/é confundido com tra cante, ladrão de

bicicleta/está faltando criança dentro da escola,/estão na vida do crime e o caderno é uma pistola.

 

Sois le bienvenu dans mon univers sinistre/sache comment y entrer/ drogue, police, revolver/si tu ne

crois pas ce que je dis/alors viens ici voir la mort de près, viens véri er/tu verras qu’ici la justice est

rendue à coups de pruneaux/ta vie dans la favela n’a aucune valeur/esprit créateur, prêt à faire le

mal,/ici il y a des gens qui meurent pour un real/et quand la police débarque tout le monde a les

jetons/la description du marginal c’est habitant des favelas, pauvre, noir,/dans la favela la coi ure du

négro c’est la boule à zéro/on le confond avec tra quant, voleur de bicyclette/les enfants manquent

l’école,/ils vivent dans le crime et leur cahier c’est un pistolet.

 

– Il me manque beaucoup, tu sais ?

Ils naviguent enlacés sur le Titanic. Anastácia a l’impression que le grand

lit vert vogue dans la chambre au gré de la brise. La forêt entre par la fenêtre.

Obscure litanie végétale, odeur âcre de fruit mûr, fraîcheur lointaine d’eau

gouttant à travers le feuillage dense. La femme tend l’oreille. Elle croit

distinguer au milieu des mille bruits ténus de la forêt un appel distant de

singes, puis, nettement, le cri aigu d’un hibou. C’est peut-être l’e et de la

marihuana. Tout lui paraît plus intense, les couleurs surgissent saturées, les sons ont des arêtes lumineuses. Le Christ Rédempteur s’illumine soudain en

haut du Corcovado. Il leur tourne le dos. Anastácia y voit un mauvais présage.

– Le Christ nous tourne le dos !

– Oui. (Jararaca ne comprend pas pourquoi Anastácia s’e raye de la

position de la statue.) Je l’ai toujours connu comme ça, je n’ai jamais vu son

visage. Je crois que je ne le reconnaîtrais même pas si je le croisais un jour dans

la rue.

La femme rit. Un rire convulsif, exagéré, qui fait trembler le bout de ses

seins et qui se répercute au dehors contre le grand rocher noir pour se répandre

ensuite dans la nuit immense, la forêt dense, la ville endormie au bord de la

mer.

– J’étais contente de te voir à la conférence de presse. Je me suis sentie très

ère. Mais j’ai peur aussi. Tu es sûr que personne ne t’a suivi jusqu’ici ?

– Je peux pas en être sûr, ma jolie petite blanche. Dans la vie que j’ai

choisie de vivre, chaque jour nouveau est un jour de gagné, une bénédiction.

Mes deux frères ont été assassinés avant d’avoir vingt-cinq ans. Mes camarades,

mes amis d’enfance sont déjà tous morts. Je suis un peu plus prudent et c’est

pour ça que je suis encore en vie. Ça fait plusieurs années déjà que je fais

mentir les statistiques. Les ics me recherchent, sûr et certain, mais ils pensent

que j’ose pas sortir du Morro da Barriga.

Les yeux en amande du bandit brillent dans la pénombre. Anastácia

l’enlace, s’enroule à lui, blottit sa tête au creux de son épaule.

– Ma place est ici.

Elle se souvient de l’Accident et pour la première fois elle ne ressent pas de

sou rance, ni de honte, ni de remords. Ce jour-là, il était arrivé à la maison

plus tôt, sans prévenir, avec un énorme bouquet de roses rouges, cinquante-

deux exactement, car c’était son anniversaire à lui et cette brute aimait les roses.

D’ailleurs, elle aurait dû se mé er dès le début, quand pour la première fois il

lui avait dit qu’il aimait les roses. Quelle sorte d’homme aime vraiment les

roses ?

Jararaca lui caresse la tête.

– T’as pas l’air de très bien connaître la vie.

Elle sourit. Elle oublie l’Accident.

– Tout ce que je sais, je l’ai appris dans les livres. Pendant longtemps, je

n’ai pas vécu, je ne faisais que lire. Je me suis construite dans la littérature.

La sonnette de la porte déchire le silence de la nuit avec une stridulation

aiguë. Anastácia sursaute. Elle sort du lit, en le une chemise. Jararaca l’attrape

par le bras.

– T’attends quelqu’un, ma jolie petite blanche ?

– A cette heure-ci ? La dernière personne que j’ai laissée entrer à une heure

comme ça, c’est toi, et regarde ce que ça a donné !

– Ouvre pas !

– Je ne vais pas ouvrir. Je veux savoir qui c’est…

Anastácia se dirige vers la cuisine et soulève l’interphone. Une voix capable

de séduire des serpents, grave et calme, susurre dans son oreille.

– Dites à Jararaca que Jorge Velho est en bas. Dites-lui que je suis venu seul

et sans arme. Dites-lui que je veux seulement lui parler. Je peux monter ?

Anastácia connaît ce nom, mais ne se souvient pas d’où elle l’a déjà

entendu. Jararaca est en caleçon devant elle. Il tient un pistolet des deux mains.

Elle pose l’interphone. Elle lui saisit les poignets et l’oblige à abaisser son arme.

Elle tremble.

– Jorge Velho, tu sais qui c’est ? Il dit qu’il est venu seul et sans arme. Il dit

qu’il veut seulement te parler. Qu’est-ce que je fais ?

Jararaca la regarde, indécis.

– Le commissaire ?! Je suis dans la merde, ma jolie petite blanche ! Je suis

vraiment dans la merde jusqu’au cou !

Il se précipite dans la chambre, en le son pantalon, sort un autre pistolet

d’un sac et le coince dans sa ceinture. Il est très calme quand il revient dans la

cuisine. Il embrasse la femme avec douceur.

– Ce type est un l électrique dénudé, un poignard tiré, mais il a la

réputation d’être honnête. Dis-lui de monter et après va dans la chambre et

enferme-toi là-dedans. Sors pas si t’entends que ça pète. Sors pour rien au

monde. Sois tranquille, ma lumière, tout se passera bien.

Il lui donne un baiser.

– Je t’aime, ma jolie petite blanche.

Elle secoue la tête.