La Guerre des anges
Rio de Janeiro, Jardin Botanique, Appartement D’anastácia Hadock Lobo, Deux Heures du Matin.
RIO DE JANEIRO, JARDIN BOTANIQUE,
APPARTEMENT D’ANASTÁCIA HADOCK LOBO,
DEUX HEURES DU MATIN.
(en navigant sur le Titanic)
Anastácia ouvre une petite boîte métallique, sépare soigneusement les
bres sombres, les enroule dans un n papier de soie. Elle allume la cigarette,
tire une bou ée et l’o re à Jararaca. L’homme refuse.
– Tu devrais pas fumer ce truc.
Anastácia tousse, rit.
– Qu’est-ce que tu racontes, mec ?! Tu vends de la cocaïne, tu vends de
l’herbe et tu cherches des crosses au consommateur ?
– J’ai commencé à vendre de la cocaïne parce que je voulais gagner du fric.
Mais aussi parce que c’était une façon de combattre les blancs, tu captes ? Je me
sers de la drogue pour détruire le système. Je suis un bandit, c’est vrai, je vends
de la cocaïne. Si j’étais un bon noir, je vendrais des gâteaux à la noix de coco.
Mais je suis un bandit avec des préoccupations sociales.
– A quel moment tu t’es rendu compte de la distance sociale entre le morro
et l’asphalte ?
– Tu t’en rends compte tout môme, ma jolie petite blanche, quand tu vas
chez une dame riche et que ta maman est dona Maria, la bonne à tout faire, la
personne qui baisse toujours la tête. Tu vois les autres gamins, les enfants du
doutor, s’amuser avec des jouets chers. Tu sais avec quoi je jouais, moi ? Avec
des canettes de Coca-Cola. Mon oncle ramassait les canettes, leur mettait des
roulettes et ça devenait des petites voitures, tu captes ?
– Tu as connu ton père ?
– Mon père était ic. Il a quitté la maison quand j’avais quatre ans. J’en ai
plus jamais entendu parler. Les uns disent qu’il est mort. Les autres qu’il est
devenu un tueur. C’est pas impossible.
– Qu’est-ce qui n’est pas impossible ?
– Les deux.
– Tu aimerais le rencontrer ?
– Si je le rencontrais maintenant, je le tuerais. Je lui anquerais une balle
dans chaque œil pour tout ce qu’il a fait subir à ma mère.
– Tu le tuerais vraiment ?
Jararaca étreint la femme. Il enfouit le visage entre ses seins. Il pense à son
père. Il se souvient de lui, assis sur le pas de la porte, au soleil, caressant son
gros ventre. Son père le prenait sur ses genoux :
– Ça va, Cazumbi ?
Il l’appelait ainsi parce que le petit Jesuíno sou rait d’insomnies et qu’il le
trouvait parfois en train d’errer dans la maison comme un fantôme. Il était le
seul à l’appeler comme cela.
MV Bill chante.
Seja bem-vindo ao meu mundo sinistro/saiba como entrar/droga, polícia, revólver/se não acredita no que
eu falo/então vem aqui pra ver a morte de pertinho, para conferir/vai ver que a Justiça aqui é feita à
bala/a sua vida na favela não vale nada/mente criativa, pronta para o mal/aqui tem gente que morre até
por um real/e quando a polícia chega todo mundo ca com medo/a descrição do marginal é
favelado,pobre, preto,/na favela corte de negão é careca,/é confundido com tra cante, ladrão de
bicicleta/está faltando criança dentro da escola,/estão na vida do crime e o caderno é uma pistola.
Sois le bienvenu dans mon univers sinistre/sache comment y entrer/ drogue, police, revolver/si tu ne
crois pas ce que je dis/alors viens ici voir la mort de près, viens véri er/tu verras qu’ici la justice est
rendue à coups de pruneaux/ta vie dans la favela n’a aucune valeur/esprit créateur, prêt à faire le
mal,/ici il y a des gens qui meurent pour un real/et quand la police débarque tout le monde a les
jetons/la description du marginal c’est habitant des favelas, pauvre, noir,/dans la favela la coi ure du
négro c’est la boule à zéro/on le confond avec tra quant, voleur de bicyclette/les enfants manquent
l’école,/ils vivent dans le crime et leur cahier c’est un pistolet.
– Il me manque beaucoup, tu sais ?
Ils naviguent enlacés sur le Titanic. Anastácia a l’impression que le grand
lit vert vogue dans la chambre au gré de la brise. La forêt entre par la fenêtre.
Obscure litanie végétale, odeur âcre de fruit mûr, fraîcheur lointaine d’eau
gouttant à travers le feuillage dense. La femme tend l’oreille. Elle croit
distinguer au milieu des mille bruits ténus de la forêt un appel distant de
singes, puis, nettement, le cri aigu d’un hibou. C’est peut-être l’e et de la
marihuana. Tout lui paraît plus intense, les couleurs surgissent saturées, les sons ont des arêtes lumineuses. Le Christ Rédempteur s’illumine soudain en
haut du Corcovado. Il leur tourne le dos. Anastácia y voit un mauvais présage.
– Le Christ nous tourne le dos !
– Oui. (Jararaca ne comprend pas pourquoi Anastácia s’e raye de la
position de la statue.) Je l’ai toujours connu comme ça, je n’ai jamais vu son
visage. Je crois que je ne le reconnaîtrais même pas si je le croisais un jour dans
la rue.
La femme rit. Un rire convulsif, exagéré, qui fait trembler le bout de ses
seins et qui se répercute au dehors contre le grand rocher noir pour se répandre
ensuite dans la nuit immense, la forêt dense, la ville endormie au bord de la
mer.
– J’étais contente de te voir à la conférence de presse. Je me suis sentie très
ère. Mais j’ai peur aussi. Tu es sûr que personne ne t’a suivi jusqu’ici ?
– Je peux pas en être sûr, ma jolie petite blanche. Dans la vie que j’ai
choisie de vivre, chaque jour nouveau est un jour de gagné, une bénédiction.
Mes deux frères ont été assassinés avant d’avoir vingt-cinq ans. Mes camarades,
mes amis d’enfance sont déjà tous morts. Je suis un peu plus prudent et c’est
pour ça que je suis encore en vie. Ça fait plusieurs années déjà que je fais
mentir les statistiques. Les ics me recherchent, sûr et certain, mais ils pensent
que j’ose pas sortir du Morro da Barriga.
Les yeux en amande du bandit brillent dans la pénombre. Anastácia
l’enlace, s’enroule à lui, blottit sa tête au creux de son épaule.
– Ma place est ici.
Elle se souvient de l’Accident et pour la première fois elle ne ressent pas de
sou rance, ni de honte, ni de remords. Ce jour-là, il était arrivé à la maison
plus tôt, sans prévenir, avec un énorme bouquet de roses rouges, cinquante-
deux exactement, car c’était son anniversaire à lui et cette brute aimait les roses.
D’ailleurs, elle aurait dû se mé er dès le début, quand pour la première fois il
lui avait dit qu’il aimait les roses. Quelle sorte d’homme aime vraiment les
roses ?
Jararaca lui caresse la tête.
– T’as pas l’air de très bien connaître la vie.
Elle sourit. Elle oublie l’Accident.
– Tout ce que je sais, je l’ai appris dans les livres. Pendant longtemps, je
n’ai pas vécu, je ne faisais que lire. Je me suis construite dans la littérature.
La sonnette de la porte déchire le silence de la nuit avec une stridulation
aiguë. Anastácia sursaute. Elle sort du lit, en le une chemise. Jararaca l’attrape
par le bras.
– T’attends quelqu’un, ma jolie petite blanche ?
– A cette heure-ci ? La dernière personne que j’ai laissée entrer à une heure
comme ça, c’est toi, et regarde ce que ça a donné !
– Ouvre pas !
– Je ne vais pas ouvrir. Je veux savoir qui c’est…
Anastácia se dirige vers la cuisine et soulève l’interphone. Une voix capable
de séduire des serpents, grave et calme, susurre dans son oreille.
– Dites à Jararaca que Jorge Velho est en bas. Dites-lui que je suis venu seul
et sans arme. Dites-lui que je veux seulement lui parler. Je peux monter ?
Anastácia connaît ce nom, mais ne se souvient pas d’où elle l’a déjà
entendu. Jararaca est en caleçon devant elle. Il tient un pistolet des deux mains.
Elle pose l’interphone. Elle lui saisit les poignets et l’oblige à abaisser son arme.
Elle tremble.
– Jorge Velho, tu sais qui c’est ? Il dit qu’il est venu seul et sans arme. Il dit
qu’il veut seulement te parler. Qu’est-ce que je fais ?
Jararaca la regarde, indécis.
– Le commissaire ?! Je suis dans la merde, ma jolie petite blanche ! Je suis
vraiment dans la merde jusqu’au cou !
Il se précipite dans la chambre, en le son pantalon, sort un autre pistolet
d’un sac et le coince dans sa ceinture. Il est très calme quand il revient dans la
cuisine. Il embrasse la femme avec douceur.
– Ce type est un l électrique dénudé, un poignard tiré, mais il a la
réputation d’être honnête. Dis-lui de monter et après va dans la chambre et
enferme-toi là-dedans. Sors pas si t’entends que ça pète. Sors pour rien au
monde. Sois tranquille, ma lumière, tout se passera bien.
Il lui donne un baiser.
– Je t’aime, ma jolie petite blanche.
Elle secoue la tête.