La Guerre des anges
Corumbá, Café Destino, Samedi, par un Sombre Après-Midi de Pluie.
CORUMBÁ, CAFÉ DESTINO, SAMEDI,
PAR UN SOMBRE APRÈS-MIDI DE PLUIE.
(le retour du capitaine Virgulino)
L’étranger s’approche de la table avec hésitation.
– Capitaine Virgulino ?
Le gros con rme. Il chausse ses lunettes – rondes et nes, anciennes,
cerclées d’argent – et il dévisage attentivement le nouveau venu. Il s’aperçoit
que la chaleur l’indispose. Sa cravate de couleur foncée le su oque. Il a le
visage empourpré et il transpire beaucoup. Sa chemise est tachée d’auréoles
sombres sous les aisselles. Sa main gauche tient un attaché-case. Trente-trois
ans, trente-cinq au maximum, en dépit de la calvitie. Sûrement un avocat. Le
capitaine Virgulino lui fait signe de s’asseoir. Il parle lentement, avec un accent
lumineux du Pernambouc, presque chantant, tout en caressant le museau
d’une chienne brune, e anquée, couchée à ses pieds. Le nouveau venu
remarque que l’animal n’a pas de pattes de derrière. Le corps mutilé s’appuie
sur une sorte de petite chaise à roulettes. Cela l’impressionne, mais il ne dit
rien.
– Vous êtes de São Paulo ?
– De Rio.
– Qui vous a donné mon nom ?
– Des amis communs. Des gens que vous avez connus au temps de la
Bande des Chevaux de course, l’escadron de la Mort…
– Je vois. Et pourquoi ils ont pensé à moi ?
– Ils estiment tous que vous êtes le meilleur.
– Ils ont dû vous dire aussi que j’ai abandonné le métier depuis un sacré
bout de temps. Je suis ici, dans ce trou perdu, depuis dix bonnes années.
– Huit.
– Bon, va pour huit. Huit ans. J’ai perdu ma dextérité. Je passe mes
journées à buller, à regarder courir le euve. Courir est une façon de parler, car
ici, à Corumbá, personne ne court. Toute cette eau se laisse glisser, bien à plat
et endormie, jusqu’à la mer. En revanche, à Rio, il y a des tas de types dans la
mouise qui seraient tout prêts à vous donner un coup de main. C’était
vraiment pas la peine de faire tout ce chemin.
– Comment ça ?
– Ce que je veux dire, c’est qu’il y en a d’autres qui sont meilleurs que moi.
– Nous voulions quelqu’un comme vous. Excellent tireur, une personne de
con ance, et qui s’est fait oublier depuis un certain temps.
– Compris, un boulot di cile. Et on peut savoir à qui c’est que vous
voulez que je fasse bou er des pissenlits par la racine ?
– Vous serez bien payé. Dix fois plus que ce que vous touchiez avant. Cent
mille, c’est ce que je suis autorisé à vous o rir. Cent mille dollars.
Le gros en laisse tomber son verre.
– Oh là là ! Vous voulez que je ingue José Inácio ?!
L’autre rit. La blague lui plaît. Il esquisse avec la main un geste vague,
comme s’il acquiesçait, comme si la mort du Président du Brésil faisait aussi
partie de ses plans. Il baisse la voix.
– Avez-vous entendu parler d’un bandit nommé Jararaca ? Un tra quant
du Morro da Barriga, à Rio, qui veut se lancer dans la politique ?
– Qui n’en a pas entendu parler ?
– C’est lui.
Le gros essuie avec la serviette la bière qui s’est répandue sur la table.
Impressionné, il hoche la tête.
– Cent mille dollars ?! Cent mille dollars, ça fait beaucoup de fric, mon
client. Je peux savoir qui c’est qui paie ?
– Ça ne vous regarde pas.
– Vous avez raison. Ça ne me regarde pas.
Ils sont seuls dans le bar. De là, on aperçoit le euve, une masse grise,
lourde, qui se confond avec le ciel. Le gros caresse la chienne. La bête lui lèche
la main, le regarde avec tendresse. L’avocat commande encore deux bières. Il est
sur le point de dire quelque chose, mais se tait. Le silence règne en n.
– Vous préférez quoi ? Je veux dire, vous vous servez d’armes de gros
calibre ?
– Pour bosser ?! Vous voulez rire ? Jamais de la vie. J’arrive silencieusement
et je repars de la même façon…
– Vous vous servez d’un couteau ?
– Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Vous me trouvez une tronche de
cangaceiro, de voleur de grands chemins ?! Je me sers d’un .38, j’a ronte le
mec, j’expédie le boulot et j’essaie de me tirer le plus vite possible.
– Nous voulons que cette ordure sache qu’il va mourir. Nous voulons qu’il
vous voie.
– Il me verra, soyez tranquille. J’ai pas l’habitude de tuer les gens dans le
dos. Tuer dans le dos, c’est de la lâcheté.
– Et si Jararaca est armé ? Vous attendez que le mec sorte son ingue ?
– Vous vous croyez au cinéma ? Dans un western ? Je vais pas me battre en
duel. J’arrive, je refroidis le type et je me tire. Et j’exige la moitié de la somme
d’avance. Vous me lez le fric ici. C’est qu’après que j’irai à Rio.
Ils règlent les détails. Le visiteur nit sa bière, prend congé avec une
poignée de main rapide et s’en va. Le tueur regarde sa montre. La nuit tombe
sur le Pantanal. Se détachant sur l’ultime lumière, il voit passer la longue
silhouette gauche d’un 23 tuiuiú. Il caresse le dos de la chienne.
– T’es contente, Maria Bonita ? On va faire ce dernier boulot et après,
cette fois, on prend notre retraite. Tu vas bou er du let mignon tout le reste
de ta vie, je te le promets. Je me fais faire une opération de chirurgie esthétique
et on déménage à Olinda. A visage neuf, vie nouvelle. Ça te plaira, ma
mignonne.
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