La Guerre des anges

José Eduardo Agualusa · Chapitre 53 sur 74

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La Guerre des anges

Rio de Janeiro, Morro Da Barriga, Cinq Heures de L’après-Midi.

RIO DE JANEIRO, MORRO DA BARRIGA,

 

CINQ HEURES DE L’APRÈS-MIDI.

 

(dialogue au bord de l’abîme)

La ville à ses pieds est la même que le soir précédent, mais à lui, à tous, elle

semble di érente. Francisco Palmares inspire lentement la force humide,

végétale, qui s’exhale des grandes collines vertes. Il en remplit ses poumons. Il

s’aperçoit soudain qu’il ne s’est jamais senti aussi bien de sa vie. Euclides le

regarde avec curiosité :

– Et maintenant ?

Le colonel ne répond pas aussitôt. Un vent froid le fait frissonner. Par-delà

l’abîme, il voit se former au loin un tourbillon de poussière, de feuilles, de

vieux sacs en plastique qui ottent ensuite dans le ciel embrasé. Il pense aux

lents après-midi du dimanche, quand il accompagnait son père pêcher dans le

Mussolo. Ils traversaient l’île à pied. Une terre faite de sable blanc. De

manguiers tou us. La mer étincelait. Il était heureux en ce temps-là, quand il

n’y avait ni mémoire ni culpabilité, quand tout était éternel et que les gens

riaient sans raison sous le soleil. Francisco Palmares était parti peu de temps

après pour rejoindre la guérilla. Il s’était habitué à la tristesse. Et le voici à

présent dans un pays étranger, en train de contempler une ville qui n’est pas la

sienne, mais qu’il aime déjà comme s’il y était né, et pour la première fois

depuis tant années il ressent à nouveau une joie intense.

– Maintenant, le gouvernement devra négocier.

– Je pensais que tu étais toujours pessimiste. Moi qui d’habitude suis

l’optimiste de service, je n’en suis pas aussi certain. Ce que vous êtes en train de

faire me semble être une immense folie. L’armée peut attaquer et dans ce cas ce

sera un bain de sang…

– Il n’y avait pas d’autre solution. Weissmann allait envoyer la troupe

occuper les favelas. D’abord le Morro da Barriga. Puis les autres favelas. Jorge Velho était le seul à s’y opposer. Maintenant ils n’attaqueront pas. Nous avons

fait exploser le tunnel Rebouças. Nous contrôlons les entrées, toutes les

collines, les immeubles les plus hauts, le Corcovado, le Pain de sucre. Nous

disposons d’un armement lourd, y compris une demi-douzaine de missiles

Stinger, tu le savais ? Du matériel acheté aux petits frères par Catiavala. En

Angola, on arrive à acheter toutes sortes d’armes. Depuis le Vidigal jusqu’au

Mundo Novo, mon pote, Rio nous appartient. Nous avons pris le fort de

Copacabana, le Duque de Caxias, les commissariats, nous avons arrêté le

gouverneur. Alors, comment vont-ils attaquer, hein ?

– Est-il vrai que le président José Inácio a téléphoné à Jararaca ? On dit

qu’ils ont parlé pendant plus d’une demi-heure…

– Oui, tu peux l’annoncer. Jararaca a un agenda de chef d’État. Il a parlé à

José Inácio, il a parlé aux journaux du monde entier, il a rencontré dans l’après-

midi les représentants du corps diplomatique, il se révèle être un véritable

homme d’État. Tu sais que le vieux Fidel Castro lui a téléphoné, lui aussi ? Il a

o ert l’asile politique à tous les révoltés…

– Combien de morts ?

– Aucun ! Vingt-deux blessés : sept policiers, deux soldats et treize de nos

combattants. Il n’y a pas eu de morts. On dirait la révolution des Œillets au

Portugal…

– Au Portugal, les gens sont sortis dans la rue pour faire la fête !

– Ici aussi ils sortiraient si nous les laissions faire. Nous avons demandé aux

comités du Commandement nègre, aux associations de quartier, à toutes les

Églises, de calmer la population. Nous ne voulons pas que les gens organisent

la chienlit dans les rues. Le carnaval, c’est en février, mon pote. Nous avons

besoin de beaucoup de calme…

– Je trouve que les gens ont l’air d’avoir peur…

– C’est la bourgeoisie qui a peur ! Le peuple des favelas, lui, nous appuie

de tout cœur. Ouvre les yeux, mon cher : les noirs brésiliens attendent ce jour

depuis cinq cents ans !…

– Épargne-moi, colonel. Garde ta rhétorique pour les manifs ou pour les

discours de Jararaca. D’ailleurs, je suppose que c’est toi qui as rédigé cette

espèce de manifeste que ce type a lu à la télévision…

– Non, ce n’est pas moi. Tu sous-estimes ce mec. Jararaca est intelligent, il

aime les livres, il a toujours beaucoup lu et il sait ce qu’il veut…

– Je peux l’interviewer ?

– Pas aujourd’hui. Demain, peut-être…

– Il y a d’autres Angolais impliqués dans cette aventure ?

– Peu. Il y a plus de deux mille réfugiés qui vivent dans la Vila do João et

certains, comme tu le sais, ont une expérience militaire. Je leur ai parlé.

Inutilement. Ils ne veulent pas d’embrouilles. Ils ont fui une guerre et

deviennent nerveux à la seule idée d’être entraînés dans une autre…

– A propos d’Angolais, où se trouve donc le camarade Monte ? On m’a dit

que tu l’as fusillé ou fait fusiller. Je refuse de le croire. Je ne peux pas le croire…

Francisco Palmares montre le vaste abîme :

– Il est là-dedans, tout au fond, mon pote. Je lui ai tiré une balle dans la

tête et ensuite j’ai poussé son corps…

Euclides le regarde d’un air grave. Le colonel se force à sourire. Il lui donne

une tape sur l’épaule :

– Bon, ça c’est la version o cielle. Tu veux connaître la vérité ?

Les nuages s’embrasent. Ils bondissent et se tordent sous l’impulsion d’un

vent violent. La ville s’assombrit sous le ciel convulsé. Il n’y a presque pas de

voitures qui circulent dans les rues. On aperçoit encore la mer au loin, coincée

entre deux collines massives. Énorme bête acculée et silencieuse.

– Nous avons parlé. Nous avons parlé longtemps et ensuite je l’ai laissé

partir. Il a disparu. Il a quitté la ville. Je pense qu’il est retourné à Luanda.

J’aurais peut-être mieux fait de le jeter au fond de ce ravin.

 

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