La Guerre des anges
(L’Amiral noir, une histoire exemplaire)
JPA – Vous croyez vraiment que le gouvernement brésilien va vous
amnistier ainsi que tous les autres éléments impliqués dans la prise de Rio ?
Jararaca – Le gouvernement n’a pas le choix. Nous béné cions de l’appui
de beaucoup de gens, dans le pays et dehors. Le monde a les yeux xés sur le
Brésil. Notre lutte est juste. João Cândido lui aussi a été amnistié…
JPA – Oui, et aussitôt après arrêté et torturé…
Jararaca – C’est vrai. Ce type a été trahi par le gouvernement. Les blancs
sont cruels, ils sont traîtres. Mais aujourd’hui, vous savez, João Cândido est un
grand héros !
(L’Amiral noir, une histoire exemplaire)
Le 22 novembre 1910, Rio de Janeiro fut pris par la marine de guerre du
Brésil. C’est di cile à croire, je sais, même à l’époque cela avait semblé irréel,
mais cela s’est produit. Un groupe de matelots, conduits par João Cândido, un
homme d’origine très humble, ls d’esclaves, natif du Rio Grande do Sul, a
pris le commandement de plusieurs navires de guerre, a pointé les canons sur la
capitale et a exigé de négocier avec le gouvernement. Dire qu’il s’agissait d’une
révolte d’esclaves ne saurait être tenu pour une exagération. A l’époque, les
matelots de la marine de guerre étaient presque tous des ls d’esclaves, tandis
que les o ciers descendaient pour la plupart de riches propriétaires d’esclaves.
Il n’était pas étonnant que la discipline à bord des navires copie le modèle cruel
des plantations. A la moindre faute, le matelot pouvait être attaché, pieds et
poings liés, et avoir le dos lacéré de coups de fouet. Les révoltés exigèrent tout
d’abord la n de la Loi de la trique. Ils se plaignaient de la mauvaise qualité de
la nourriture et demandèrent une amnistie générale pour leurs chefs. Le
gouvernement accepta tout, de façon fort civilisée. Cependant, à peine les
matelots se rendirent-ils que dix-huit d’entre eux furent jetés dans une petite
cellule de la caserne du Bataillon naval, dans l’île des Cobras. Un détail : sous
prétexte de désinfecter la cellule, on y déversa plusieurs seaux d’eau mêlée de
chaux. L’eau s’évapora vite dans la rude chaleur de décembre et l’air saturé de
chaux se mua en une substance vive et furieuse qui brûlait et coupait comme
une lame chau ée à blanc. Désespérés, les hommes criaient, hurlaient,
suppliaient, se brisaient les poings sur les murs. Les entendait-on ? Bien sûr
qu’on les entendait. On les entend encore aujourd’hui. Mais personne ne leur porta secours. Quand en n la porte fut ouverte quelques jours plus tard, l’enfer
était là, exposé dans toute son horreur absurde. Seuls deux hommes résistaient
encore, fantômes étreignant le cadavre de leurs compagnons. L’un d’eux était
João Cândido. Il vécut plus de cinquante-neuf ans tourmenté par le souvenir
de ces journées. Expulsé de la marine, tuberculeux, il déchargea des navires. Il
connut la faim. Il fut humilié. Il pria pour qu’on l’oublie, il rêva d’un temps
sans passé, car chaque fois que quelqu’un le reconnaissait, il perdait son travail.
Et certes, Jararaca a raison, aujourd’hui c’est un héros. João Bosco et Aldir
blanc ont composé un hymne à sa gloire.
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