La Guerre des anges

José Eduardo Agualusa · Chapitre 59 sur 74

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La Guerre des anges

(L’Amiral noir, une histoire exemplaire)

JPA – Vous croyez vraiment que le gouvernement brésilien va vous

amnistier ainsi que tous les autres éléments impliqués dans la prise de Rio ?

Jararaca – Le gouvernement n’a pas le choix. Nous béné cions de l’appui

de beaucoup de gens, dans le pays et dehors. Le monde a les yeux xés sur le

Brésil. Notre lutte est juste. João Cândido lui aussi a été amnistié…

JPA – Oui, et aussitôt après arrêté et torturé…

Jararaca – C’est vrai. Ce type a été trahi par le gouvernement. Les blancs

sont cruels, ils sont traîtres. Mais aujourd’hui, vous savez, João Cândido est un

grand héros !

 

(L’Amiral noir, une histoire exemplaire)

Le 22 novembre 1910, Rio de Janeiro fut pris par la marine de guerre du

Brésil. C’est di cile à croire, je sais, même à l’époque cela avait semblé irréel,

mais cela s’est produit. Un groupe de matelots, conduits par João Cândido, un

homme d’origine très humble, ls d’esclaves, natif du Rio Grande do Sul, a

pris le commandement de plusieurs navires de guerre, a pointé les canons sur la

capitale et a exigé de négocier avec le gouvernement. Dire qu’il s’agissait d’une

révolte d’esclaves ne saurait être tenu pour une exagération. A l’époque, les

matelots de la marine de guerre étaient presque tous des ls d’esclaves, tandis

que les o ciers descendaient pour la plupart de riches propriétaires d’esclaves.

Il n’était pas étonnant que la discipline à bord des navires copie le modèle cruel

des plantations. A la moindre faute, le matelot pouvait être attaché, pieds et

poings liés, et avoir le dos lacéré de coups de fouet. Les révoltés exigèrent tout

d’abord la n de la Loi de la trique. Ils se plaignaient de la mauvaise qualité de

la nourriture et demandèrent une amnistie générale pour leurs chefs. Le

gouvernement accepta tout, de façon fort civilisée. Cependant, à peine les

matelots se rendirent-ils que dix-huit d’entre eux furent jetés dans une petite

cellule de la caserne du Bataillon naval, dans l’île des Cobras. Un détail : sous

prétexte de désinfecter la cellule, on y déversa plusieurs seaux d’eau mêlée de

chaux. L’eau s’évapora vite dans la rude chaleur de décembre et l’air saturé de

chaux se mua en une substance vive et furieuse qui brûlait et coupait comme

une lame chau ée à blanc. Désespérés, les hommes criaient, hurlaient,

suppliaient, se brisaient les poings sur les murs. Les entendait-on ? Bien sûr

qu’on les entendait. On les entend encore aujourd’hui. Mais personne ne leur porta secours. Quand en n la porte fut ouverte quelques jours plus tard, l’enfer

était là, exposé dans toute son horreur absurde. Seuls deux hommes résistaient

encore, fantômes étreignant le cadavre de leurs compagnons. L’un d’eux était

João Cândido. Il vécut plus de cinquante-neuf ans tourmenté par le souvenir

de ces journées. Expulsé de la marine, tuberculeux, il déchargea des navires. Il

connut la faim. Il fut humilié. Il pria pour qu’on l’oublie, il rêva d’un temps

sans passé, car chaque fois que quelqu’un le reconnaissait, il perdait son travail.

Et certes, Jararaca a raison, aujourd’hui c’est un héros. João Bosco et Aldir

blanc ont composé un hymne à sa gloire.

 

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