La Guerre des anges
(un cauchemar)
l’Indépendance. Le morceau de musique s’achève, elle tient le Président par la
main, l’entraîne vers Francisco, le présente :
– Cet homme, dit-elle, est mon esclave.
Le Président ne rit pas. Il lui tend la main :
– Prenez garde à elle.
Sur le moment, Francisco ne comprend pas si c’est une menace ou une
mise en garde. Il plaisante :
– Ton père sait que tu es dangereuse.
Florzinha le détrompe :
– Il me traite comme si j’étais encore une enfant. Il aimerait bien fusiller
tous les hommes qui couchent avec moi. Ne me fais jamais de mal. N’y songe
même pas. Il nirait par l’apprendre et alors, pauvre de toi, tu ne durerais pas
longtemps.
Francisco pense à cela et ressent une grande angoisse. Florzinha, la putain,
l’enlace par derrière, appuie le menton sur son épaule et murmure :
– Je suis en train de me demander si je ne vais pas me marier avec toi, tu
sais ?
(un cauchemar)
Une odeur d’herbe qui brûle.
– C’est pas dangereux, major ?
L’autre crie quelque chose qu’il ne réussit pas à comprendre. Il voit la
bouche devant lui dessiner les mots, comme dans un lm muet, mais le bruit
du moteur étou e tout. Rufo a des cheveux crépus roux, une barbe en
ammes, des yeux rouges à cause de la marihuana. Il approche la bouche de
son oreille :
– L’horreur ! L’horreur !
Le feu se propage à l’horizon, envahit le ciel. Les nuages s’embrasent.
Francisco secoue les étincelles de ses cheveux. L’hélicoptère ressemble à un petit
esquif à la dérive sur une mer démontée de ammes. Rufo attrape un
prisonnier par les cheveux. C’est un gars maigre, un enfant angoissé, et il le
lance par la porte. Le garçon ne tombe pas, il otte pendant plusieurs secondes,
accompagnant l’hélicoptère, il agite vigoureusement ses ailes et disparaît entre les nuages. Le général Rufo continue à précipiter des prisonniers par la porte.
Ils déplient leurs ailes, lancent un éclat de rire âpre et volent. Francisco sort son
pistolet et tire deux balles dans la poitrine de Rufo.
Il se réveille en hurlant. Florzinha le regarde :
– Ça peut pas continuer comme ça.
Le colonel l’ignore. Il se lève, fait trois pas, va dans la salle de bains, ouvre
le robinet du lavabo et plonge la tête dans l’eau fraîche. Il murmure :
– C’est à cause de la climatisation.
Florzinha est debout, nue, à côté de lui.
– La climatisation ?
Il pouvait essayer d’expliquer : le vrombissement de la climatisation, oui,
les pales d’un hélicoptère. Il lui faudrait expliquer beaucoup de choses. Il
choisit de ne rien dire. Il porte un T-shirt rouge moulant, un pantalon noir, des
souliers grenat. Rosa, la tarentule, dévore une sauterelle. Curieux, Francisco se
penche sur la boîte en verre. Les araignées ne mangent pas leurs proies, elles les
boivent. Elles injectent dans le corps de leurs victimes un venin paralysant.
Elles produisent aussi des enzymes capables de liqué er complètement les
organes internes des insectes qui tombent dans leurs toiles. Les uides qui en
résultent sont sucés et digérés ensuite par un estomac puissant.
– Je vais faire un tour. Tu peux m’attendre ?
La femme désigne la pendule :
– T’es pas fou ? Il est quatre heures du matin.
Il ouvre la porte :
– Je vais sortir. Si tu m’attends, on prendra le casse-croûte ensemble, je
veux dire le petit-déjeuner.
Florzinha crie :
– Non ! Je ne veux pas rester toute seule ici avec cet horrible insecte !
Francisco Palmares sort dans le corridor. Les araignées ne sont pas des
insectes. Les insectes ont six pattes. Les araignées possèdent huit pattes et sont
des arachnides, comme les acariens et les scorpions. La fulgurance des murs au
dehors, dans la cour, éclairés par des petits projecteurs, immensément blancs,
d’une blancheur exagérée en comparaison avec la noirceur de la nuit,
l’hypnotise presque. Il longe tout le couloir comme s’il ottait. Ça doit être
comme ça quand on meurt, pense-t-il. Un long corridor éclairé qui se dédouble et se multiplie à mesure que l’éclairage augmente. Les rues autour de
l’hôtel sont désertes. Un peu plus loin, il croise une femme aux jambes sveltes,
interminables, à la jupe ultra courte. En l’apercevant, elle ouvre son corsage et
lui montre ses seins.
– Tu veux les palper, mon prince ? demande-t-elle. C’est gratuit, ça.
Peut-être ce n’est même pas une femme. Francisco Palmares entend de
nouveau le moteur de l’hélicoptère. Il aire ses mains. Elles sentent la fumée. Il
presse le pas. Il veut fuir – mais comment échapper à sa mémoire ? S’il avait
tiré sur Rufo, comme c’était arrivé dans son rêve, il réussirait peut-être à
dormir en paix maintenant. Il pense à Florzinha, à l’authentique, et le résultat
c’est qu’il se sent encore plus mal. Il marche un bon moment avant d’arriver à
la plage. Il s’assoit sur le sable. Une lumière soyeuse s’élève de la mer. Trois
chevaux passent au galop devant lui et il est incapable de dire s’il les rêve ou
s’ils sont réels. Un vieux noir avec un bermuda s’assied à côté de lui. C’est un
homme élégant, de haute taille, à la barbe grise, aux yeux lumineux. Il allume
une cigarette et inhale lentement la fumée.
– Il arrive toujours à cette heure-ci, déclare-t-il. Le soleil. Il ne me fait
jamais attendre.
Il lui tend la cigarette. Le colonel le remercie.
– Qu’est-ce que vous savez sur l’oubli, l’ancêtre ? Il y a beaucoup
d’exercices pour améliorer la mémoire, il y a même des médicaments, mais
personne ne nous apprend à oublier. Comment fait-on pour oublier ?
L’autre rit doucement.
– T’es pas d’ici, n’est-ce pas ? T’es pas brésilien ? A ta dégaine, tu dois être
africain. (Il soupire.) Ma grand-mère était africaine. Elle me disait qu’on
n’oublie jamais les leçons apprises dans la douleur. Vois les choses comme ça,
comme une leçon.
Francisco Palmares porte sa main gauche à ses yeux pour se protéger des
premiers rayons du soleil. Quand il la retire, le vieillard n’est plus là. Il nit la
cigarette et se lève. Il sourit. Maintenant il reçoit des conseils d’un fantôme.
Des conseils et des cigarettes. Cela pourrait être pire. Monte rêvait
habituellement d’un guérillero à qui on avait coupé la tête. L’homme lui
apparaissait dans sa chambre à coucher avec sa tête sous le bras.
– Vous permettez, chef ?
Demandait-il – il était toujours très délicat – et il posait la tête sur
l’oreiller. Il avait entendu Monte raconter cela dans la brasserie Biker après
plusieurs whiskies. Monte ne pensait pas que c’était un rêve.
– Je ne peux pas le tuer, se lamentait-il. Je ne sais pas comment on tue un
mort.
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