La Guerre des anges

José Eduardo Agualusa · Chapitre 18 sur 74

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La Guerre des anges

(un cauchemar)

l’Indépendance. Le morceau de musique s’achève, elle tient le Président par la

main, l’entraîne vers Francisco, le présente :

– Cet homme, dit-elle, est mon esclave.

Le Président ne rit pas. Il lui tend la main :

– Prenez garde à elle.

Sur le moment, Francisco ne comprend pas si c’est une menace ou une

mise en garde. Il plaisante :

– Ton père sait que tu es dangereuse.

Florzinha le détrompe :

– Il me traite comme si j’étais encore une enfant. Il aimerait bien fusiller

tous les hommes qui couchent avec moi. Ne me fais jamais de mal. N’y songe

même pas. Il nirait par l’apprendre et alors, pauvre de toi, tu ne durerais pas

longtemps.

Francisco pense à cela et ressent une grande angoisse. Florzinha, la putain,

l’enlace par derrière, appuie le menton sur son épaule et murmure :

– Je suis en train de me demander si je ne vais pas me marier avec toi, tu

sais ?

 

(un cauchemar)

Une odeur d’herbe qui brûle.

– C’est pas dangereux, major ?

L’autre crie quelque chose qu’il ne réussit pas à comprendre. Il voit la

bouche devant lui dessiner les mots, comme dans un lm muet, mais le bruit

du moteur étou e tout. Rufo a des cheveux crépus roux, une barbe en

ammes, des yeux rouges à cause de la marihuana. Il approche la bouche de

son oreille :

– L’horreur ! L’horreur !

Le feu se propage à l’horizon, envahit le ciel. Les nuages s’embrasent.

Francisco secoue les étincelles de ses cheveux. L’hélicoptère ressemble à un petit

esquif à la dérive sur une mer démontée de ammes. Rufo attrape un

prisonnier par les cheveux. C’est un gars maigre, un enfant angoissé, et il le

lance par la porte. Le garçon ne tombe pas, il otte pendant plusieurs secondes,

accompagnant l’hélicoptère, il agite vigoureusement ses ailes et disparaît entre les nuages. Le général Rufo continue à précipiter des prisonniers par la porte.

Ils déplient leurs ailes, lancent un éclat de rire âpre et volent. Francisco sort son

pistolet et tire deux balles dans la poitrine de Rufo.

Il se réveille en hurlant. Florzinha le regarde :

– Ça peut pas continuer comme ça.

Le colonel l’ignore. Il se lève, fait trois pas, va dans la salle de bains, ouvre

le robinet du lavabo et plonge la tête dans l’eau fraîche. Il murmure :

– C’est à cause de la climatisation.

Florzinha est debout, nue, à côté de lui.

– La climatisation ?

Il pouvait essayer d’expliquer : le vrombissement de la climatisation, oui,

les pales d’un hélicoptère. Il lui faudrait expliquer beaucoup de choses. Il

choisit de ne rien dire. Il porte un T-shirt rouge moulant, un pantalon noir, des

souliers grenat. Rosa, la tarentule, dévore une sauterelle. Curieux, Francisco se

penche sur la boîte en verre. Les araignées ne mangent pas leurs proies, elles les

boivent. Elles injectent dans le corps de leurs victimes un venin paralysant.

Elles produisent aussi des enzymes capables de liqué er complètement les

organes internes des insectes qui tombent dans leurs toiles. Les uides qui en

résultent sont sucés et digérés ensuite par un estomac puissant.

– Je vais faire un tour. Tu peux m’attendre ?

La femme désigne la pendule :

– T’es pas fou ? Il est quatre heures du matin.

Il ouvre la porte :

– Je vais sortir. Si tu m’attends, on prendra le casse-croûte ensemble, je

veux dire le petit-déjeuner.

Florzinha crie :

– Non ! Je ne veux pas rester toute seule ici avec cet horrible insecte !

Francisco Palmares sort dans le corridor. Les araignées ne sont pas des

insectes. Les insectes ont six pattes. Les araignées possèdent huit pattes et sont

des arachnides, comme les acariens et les scorpions. La fulgurance des murs au

dehors, dans la cour, éclairés par des petits projecteurs, immensément blancs,

d’une blancheur exagérée en comparaison avec la noirceur de la nuit,

l’hypnotise presque. Il longe tout le couloir comme s’il ottait. Ça doit être

comme ça quand on meurt, pense-t-il. Un long corridor éclairé qui se dédouble et se multiplie à mesure que l’éclairage augmente. Les rues autour de

l’hôtel sont désertes. Un peu plus loin, il croise une femme aux jambes sveltes,

interminables, à la jupe ultra courte. En l’apercevant, elle ouvre son corsage et

lui montre ses seins.

– Tu veux les palper, mon prince ? demande-t-elle. C’est gratuit, ça.

Peut-être ce n’est même pas une femme. Francisco Palmares entend de

nouveau le moteur de l’hélicoptère. Il aire ses mains. Elles sentent la fumée. Il

presse le pas. Il veut fuir – mais comment échapper à sa mémoire ? S’il avait

tiré sur Rufo, comme c’était arrivé dans son rêve, il réussirait peut-être à

dormir en paix maintenant. Il pense à Florzinha, à l’authentique, et le résultat

c’est qu’il se sent encore plus mal. Il marche un bon moment avant d’arriver à

la plage. Il s’assoit sur le sable. Une lumière soyeuse s’élève de la mer. Trois

chevaux passent au galop devant lui et il est incapable de dire s’il les rêve ou

s’ils sont réels. Un vieux noir avec un bermuda s’assied à côté de lui. C’est un

homme élégant, de haute taille, à la barbe grise, aux yeux lumineux. Il allume

une cigarette et inhale lentement la fumée.

– Il arrive toujours à cette heure-ci, déclare-t-il. Le soleil. Il ne me fait

jamais attendre.

Il lui tend la cigarette. Le colonel le remercie.

– Qu’est-ce que vous savez sur l’oubli, l’ancêtre ? Il y a beaucoup

d’exercices pour améliorer la mémoire, il y a même des médicaments, mais

personne ne nous apprend à oublier. Comment fait-on pour oublier ?

L’autre rit doucement.

– T’es pas d’ici, n’est-ce pas ? T’es pas brésilien ? A ta dégaine, tu dois être

africain. (Il soupire.) Ma grand-mère était africaine. Elle me disait qu’on

n’oublie jamais les leçons apprises dans la douleur. Vois les choses comme ça,

comme une leçon.

Francisco Palmares porte sa main gauche à ses yeux pour se protéger des

premiers rayons du soleil. Quand il la retire, le vieillard n’est plus là. Il nit la

cigarette et se lève. Il sourit. Maintenant il reçoit des conseils d’un fantôme.

Des conseils et des cigarettes. Cela pourrait être pire. Monte rêvait

habituellement d’un guérillero à qui on avait coupé la tête. L’homme lui

apparaissait dans sa chambre à coucher avec sa tête sous le bras.

– Vous permettez, chef ?

Demandait-il – il était toujours très délicat – et il posait la tête sur

l’oreiller. Il avait entendu Monte raconter cela dans la brasserie Biker après

plusieurs whiskies. Monte ne pensait pas que c’était un rêve.

– Je ne peux pas le tuer, se lamentait-il. Je ne sais pas comment on tue un

mort.

 

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