La Guerre des anges
Rio de Janeiro, Leblon, Galerie Aradia, Dix-Huit Heures.
RIO DE JANEIRO, LEBLON,
GALERIE ARADIA, DIX-HUIT HEURES.
(Exu 24 femme)
Euclides, comme toujours, arrive en avance. Anastácia, dans un coin,
resplendit, toute de blanc vêtue, sous la lumière intense d’un projecteur. En
l’apercevant, elle lui fait discrètement signe avec la main droite et sourit, sans
pour autant interrompre son discours. Devant elle, une jeune lle, petite, très
attentive, tient un micro très long. Le cameraman, un mulâtre énorme, avec de
gros biceps de débardeur, lui lance un regard réprobateur et Euclides s’éloigne.
Au même moment il voit se diriger vers lui avec l’impétuosité d’un cataclysme
une femme très rousse et immense.
– Vous désirez quelque chose ?
Le journaliste lui montre son invitation. Elle ne regarde pas le papier, elle
le dévisage lui, de la tête aux pieds, puis lui tend la main. Elle arbore autour du
cou un pentagramme en argent. La main est pâle et potelée, mais ferme.
– Soyez le bienvenu, monsieur. Je vous o re un café ?
Euclides accepte le café. La galerie ressemble à un sanctuaire : pas à un
temple chrétien moderne ; elle fait plutôt penser à un terreiro de candomblé qui
aurait été décoré par un homme doué du génie baroque d’un António
Francisco Lisboa, dit l’Aleijadinho 25. Les boîtes d’Anastácia contenant les vagins
dentés sont xées aux murs qui ont été peints en noir et rouge. Des petites
niches contiennent d’anciennes statues de la Vierge Marie dans lesquelles
l’artiste a planté des dizaines de clous rouillés, d’aiguilles, de tiges de fer, à la
façon des fétiches africains. Des statuettes d’Iemanjá26 émergeant des vagues
étincellent sur d’autres autels. Un reliquaire, au centre de la salle, renferme la
statue d’une femme magni que à la peau sombre agenouillée sur un cercueil. Il
y a aussi des bougies, d’innombrables bougies, blanches, rouges, noires, dans des niches, sur les autels, ou se consumant lentement sur les boîtes. Quatre vers
se détachent en blanc sur le fond noir d’un des murs.
A Pombajira da Quimbanda é bamba/quando ela vem com a sua pemba na mão/ela é rainha do
candomblé/Saravá ! Exu mulher.
La Pombajira da Quimbanda est charmeuse/Quand elle arrive avec son bâton à la main/Elle est la
reine du candomblé/Saravá ! Exu femme.
Euclides se sent totalement étranger là-dedans. Il ne comprend pas
vraiment ce qu’il voit. Exu, il le sait, est une entité prêtant à controverse.
Messager des 27 orixas, médiateur entre ceux-ci et les hommes, il a été confondu
pendant trop longtemps avec le diable chrétien. La juste indignation des mères-
de-saint 28 et des babalorixas ne sert à rien aujourd’hui, pas plus que les
explications détaillées des spécialistes de la culture africaine du Brésil – pour la
majorité de la population brésilienne Exu est le Diable, le Malin, le Maudit.
Point nal.
Des gens arrivent. Des femmes. Elles se connaissent toutes et se saluent
bruyamment. Anastácia termine l’interview et vient le rejoindre.
– Tu es arrivé tôt, mon coco. Ça t’a plu ?
Euclides fait un signe de tête a rmatif. Puis il décide d’être franc. Il ne
faut pas mentir à ses amis. Entre amis, les mensonges pieux n’ont pas leur
place.
– Il y a des choses que je ne comprends pas.
– Qu’est-ce que tu ne comprends pas ?
– Tu cherches à exalter la féminité, n’est-ce pas ? L’utérus, la fertilité, la
grande mère. J’aime l’idée de transformer les statues de la Vierge Marie en
fétiches. C’est comme si elles récupéraient leur pouvoir magique. Mais par
ailleurs, en tout cas pour un homme, tout ça paraît vaguement menaçant.
– Tu es e rayé ?
– Je me sens un peu inquiet…
– Excellent. Mon objectif, c’est d’inquiéter les hommes.
– Je ne sais pas. Je soupçonne que ça peut aller plus loin que ça. Il y a ici,
dans l’ensemble de cette installation, un langage que je ne maîtrise pas. Je me
sens comme un analphabète avec un livre entre les mains.
– On ne parvient à la sagesse qu’en reconnaissant son ignorance.
– Qui es-tu ?
Francisco Palmares apparaît au même instant. Il se dirige vers eux d’un pas
pressé. Euclides, qui ne l’a pas vu depuis le jour où il a été emprisonné dans le
placard, le regarde d’un air ennuyé. L’autre ne le remarque même pas.
– Quelqu’un sait où est Jararaca ?
Anastácia prend peur.
– Cela fait quatre jours que je n’arrive pas à lui parler. Il n’est pas sur le
morro…
– Le Commandement nègre s’est emparé de la Rocinha. Il y a eu des
échanges de coups de feu toute la nuit. Vous ne regardez pas la télévision ?
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