La Guerre des anges

José Eduardo Agualusa · Chapitre 63 sur 74

Pages du PDF

La Guerre des anges

Rio de Janeiro, Ipanema, Club Français, la Nuit.

RIO DE JANEIRO, IPANEMA,

CLUB FRANÇAIS, LA NUIT.

 

(il est des batailles qu’il vaut mieux perdre)

L’information ne paraît pas l’impressionner. Euclides insiste. Il élève la

voix :

– Tu as entendu ce que je t’ai dit ?

– J’ai entendu. Le Président a cassé sa pipe…

– Et c’est tout l’e et que ça te fait ?

Francisco Palmares fronce les sourcils. Toute son attention est concentrée

sur la grande carte dans la salle de commandement. Il place et déplace des

épingles. Il dessine des cercles à l’encre rouge autour de certaines positions. Il

entrelace ses doigts et fait craquer ses articulations. Il se retourne en n vers le

journaliste :

– Ainsi donc le Vieux a cassé sa pipe ? Il est mort comment ?

– Il est décédé pendant son sommeil, pendant qu’il faisait la sieste. Il était

d’un temps où on faisait encore la sieste. Une attaque cardiaque. C’est Monte

qui l’a trouvé…

– Monte ? Notre ami a un talent spécial pour trouver des défunts…

Il dit cela d’un air distrait et reprend son travail. Le destin de l’Angola ne

l’enthousiasme plus. Euclides s’assied sur une chaise. Il hoche la tête. Perplexe,

il caresse son épaisse moustache. L’air absorbé de l’autre l’agace :

– Je pensais que la nouvelle te ferait plaisir. La mort du Vieux va ouvrir la

voie à une démocratie pleine et entière. Le régime vit ses derniers jours. Si

votre aventure avait une n heureuse, tu m’entends ? Si le gouvernement

acceptait vos conditions ?…. Tu ne comprends donc pas, colonel ?!…. Si José

Inácio amnistie tout le monde, tu pourras retourner ensuite à Luanda…

Francisco lui fait de nouveau face. Cette fois il le xe d’un regard intense.

Il pose une main sur son épaule. Euclides sent sa èvre. Une tristesse sereine :

– Je n’y retournerai plus, mon pote. Je n’aurai pas la joie de mourir à

Luanda. D’abord parce que j’ai rencontré mon destin. Et ensuite nous

n’arriverons peut-être même pas à un accord avec le gouvernement, il n’y aura

peut-être pas de n heureuse. Les choses sont en train de prendre une vilaine

tournure ici…

– Qu’est-ce que tu racontes ?

– Tu sais que nous avons des ennuis… La nourriture commence à

manquer en ville et, comme disait ma grand-mère, dans une maison sans pain

tout le monde se dispute et personne n’a raison… Le mouvement est divisé, il

y a des gens qui veulent attaquer les supermarchés, les magasins… Il est

di cile de s’entendre avec certaines personnes…

– Avec Jacaré ?….

– Justement, avec Jacaré, par exemple. Beaucoup de ces gars n’ont aucune

formation politique. En Angola, nous avons vécu un processus analogue, n’est-

ce pas ? En 1975, quand le parti a décidé de recruter la racaille, les bandits des

bidonvilles, des gens habitués à faire le coup de feu… Mais ce n’était pas des

militaires, ils n’avaient aucune discipline… Et ensuite, par-dessus le marché,

pour être quitte avec eux, on leur a donné des postes de responsabilité…

– On croirait entendre ton père…

– Mon père ? L’erreur de mon père, mon pote, ce qui l’a perdu, c’est de

n’avoir jamais été capable de passer des mots aux actes. La démocratie pleine et

entière en Angola ? Non, non, n’y pense pas. Rien ne changera jamais. Il est

des batailles qu’il ne sert à rien de gagner et d’autres qu’il vaut mieux perdre.

– Que veux-tu dire ?

– En Angola, il sera peut-être possible de renverser le régime, mais ça ne

changera rien. Ici, au contraire, nous pourrons peut-être perdre cette bataille.

Mais après notre défaite, crois-moi, plus rien ne sera plus comme avant. Même

vaincus, nous aurons gagné.

 

OceanofPDF.com