La Guerre des anges
(Pedra da Gávea)
absolument rien.
Euclides aimerait pouvoir se montrer fâché. Anastácia n’aurait pas dû lui
jouer ce tour. Pas de cette façon, pas sans son consentement, pas comme si elle
lui volait son âme. Il voudrait le lui dire. Mais il n’éprouve aucune colère, au
contraire, il se sent presque euphorique. Il ferme de nouveau les yeux et entend
la sourde pulsation de son propre cœur, le bruissement halluciné de son sang
avançant précipitamment dans ses veines, et c’est comme si ses yeux étaient
tournés vers l’intérieur, car ce qu’il voit à présent c’est le sang qui coule et le
cœur qui palpite, et tout cela surgit devant lui avec tant de netteté, tant de
vivacité et si concrètement qu’il s’en e raye et ouvre de nouveau les paupières.
Une chouette le regarde xement avec ses grands yeux jaunes. Elle lui sourit.
Lui parle. Elle a la voix douce d’Anastácia.
– On y va ?
La chouette secoue ses ailes et atteint la fenêtre. Euclides ne sait que faire.
Anastácia l’appelle de nouveau. Il ne l’entend pas avec ses oreilles, mais avec
tout son corps, ou alors, avec quelque chose, dans son corps, dont il ignore le
nom.
– Viens, gros bêta, viens avec moi !
Il voit la chouette perchée sur une branche à côté de la fenêtre, ses yeux
brillent dans la nuit comme un phare. Il essaie de bouger. Il agite les ailes et
s’élève dans l’air. Il voit le sol du salon et, étendu sur l’énorme coussin indien,
son propre corps. Couchée à côté de lui, Anastácia lui tient la main. Il ne
ressent ni peur ni angoisse. Toutes les choses autour de lui l’atteignent comme
si elles faisaient partie de lui. Il aspire l’odeur des bougies en train de brûler ; le
doux parfum des lys dans le vase en cristal sur la longue table où Anastácia
travaille habituellement, les multiples senteurs qui montent de la forêt et des
rues au dehors, relents d’herbe mouillée, de poils de chien, d’essence, de fruits
et de feuilles en décomposition. Une joie tumultueuse l’envahit comme un
torrent. Il s’élance par la fenêtre en direction d’Anastácia. Il vole, tous les deux
volent dans la nuit.
(Pedra da Gávea)
Les mains d’Anastácia sont entrelacées avec les siennes. La femme dort,
visage enfoncé dans l’immense coussin, son éblouissante chevelure noire
éployée sur ses épaules. Euclides dégage précautionneusement sa main droite et
l’élève devant ses yeux. Il sent un vertige. Une douleur soudaine, violente et
lumineuse comme un éclair, lui traverse le crâne. Il libère l’autre main et se lève
lentement. Il se dirige en titubant vers la salle de bains, entrouvre la porte, se
penche sur la cuvette des W-C et vomit. Puis il remplit le bidet d’eau et plonge
son visage dans la délicieuse fraîcheur liquide. Debout, à côté de la porte,
Anastácia le regarde. Elle sourit doucement.
– Tu ne te sens pas bien, mon trésor ?
– Que s’est-il passé ?
– Nous avons voyagé, non ? Tu t’es envolé avec moi…
La forêt glissant en un tourbillon véloce sous ses ailes, un chaos
mélancolique et cependant détaillé et transparent, car en la regardant ainsi, du
haut de la nuit, il pouvait distinguer chaque ipê et chaque cambuí, les cèdres,
les eurs blanches et denses des ingás, les bambous, les manguiers, le brillant
ondulant des feuilles de caféiers, les eucalyptus, les jacarandás, tous les fruits
des jacquiers et des arbres à pain, ainsi que leur arôme. Il se souvient d’avoir
survolé un bois d’épineux. Il se souvient d’avoir plané au-dessus du miroir
métallique de la lagune, d’avoir survolé en rase-mottes le Morro Dois Irmãos,
d’avoir aperçu au loin la silhouette singulière de la Pedra da Gávea.
– La Pedra da Gávea, tu t’en souviens ?
Euclides plonge le visage une nouvelle fois dans l’eau froide. Il se sèche. Il
s’assoit sur le bord de la baignoire.
– Comment sais-tu ce que j’ai vu ? J’ai parlé pendant que j’ai été… que
j’étais… ? Ce truc est un hallucinogène puissant… Tu n’avais pas le droit de
me faire avaler ce poison sans mon consentement. Tu n’en avais vraiment pas le
droit !
– La Pedra da Gávea, mon garçon, tu t’en souviens ?
Euclides ne veut pas se souvenir. Il écarte la femme et retourne au salon. Il
ne sait que penser. Il se fâche ou il la remercie ? Il passe la main dans ses
cheveux. Tortille sa moustache. Il a le sentiment que s’il reste là encore quinze
minutes, s’il permet à Anastácia de parler, il arrivera à se persuader que tout
cela a été réel. Il lui demande d’appeler un taxi et sort sans lui dire au revoir. Anastácia ne se vexe pas. Elle sait que ce ne sera pas le dernier voyage
d’Euclides. A côté de la statue de Nossa Senhora Aparecida, une des trois
bougies noires résiste encore. Les deux autres sont entièrement consumées.
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