La Guerre des anges

José Eduardo Agualusa · Chapitre 6 sur 74

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La Guerre des anges

(une descente aux enfers)

Il a fait une chute de près de trois mètres, le pauvre, et a dû mourir sur le coup.

Euclides ignora la remarque :

– A notre époque, les monstres commencent à s’exhiber à la télévision. La

télévision va se transformer en petit repaire de monstres. Aux États-Unis, il

existe déjà des programmes qui s’inspirent des cirques du XIXe siècle. Les

présentateurs e raient le public en interviewant des gens sou rant de maladies

bizarres, ou alors des fous qui ont développé des talents étranges, comme

l’homme capable de remuer les oreilles ou le faux fakir qui mâche et avale des

bouts de verre. Ce genre de programme remporte un succès fou.

L’avenir lui a donné raison, comme pour presque tout. A l’époque,

Euclides était un fonctionnaire de la télévision populaire de l’Angola.

Nombreux étaient ceux qui le connaissaient parce qu’il avait présenté un

programme de musique africaine pendant trois ans. Il apparaissait assis bien

droit derrière une table couverte de piles de disques. Par la suite, il avait été

invité à travailler comme correspondant d’un journal portugais et la direction

de la télévision, peut-être pour l’humilier, l’avait envoyé faire des reportages.

Palmares l’avait vu pour la première fois à l’aéroport, en train d’interviewer un

général cubain. Euclides, sur les genoux du technicien du son (Pedro Cunha de

Menezes), le micro tendu vers le général, avait posé deux ou trois questions

anodines – celles qu’il était possible de poser – et tout à coup il avait attaqué :

– Croyez-vous que Fidel Castro réussira à survivre à la chute du mur de

Berlin ?

Le Cubain le regarda avec perplexité. Un murmure désapprobateur s’éleva

autour d’eux et un journaliste de la Radio nationale en pro ta pour lui poser

une autre question. Palmares avait voulu savoir qui était cet audacieux.

– Euclides Matoso da Câmara, lui avait dit un des agents. Il est

correspondant d’un journal portugais et, de toute évidence, il se croit à

Lisbonne.

 

(une descente aux enfers)

Ce même après-midi, Francisco Palmares se mit en quête d’informations

sur Euclides. Cela faisait longtemps que personne ne descendait dans les caves du ministère. Le colonel traversa avec di culté une série de salles inondées. Se

guidant avec la faible lueur de sa lampe de poche il avança, les chevilles dans

l’eau, s’e orçant de deviner les titres des dossiers sur les rayonnages en fer. Des

rats – d’énormes rats aveugles – nageaient parmi les débris. L’eau lui arrivait

déjà aux genoux lorsqu’il découvrit le nom d’Euclides dans un vieux classeur

parmi des papiers déchirés, avec l’indication de l’année : 1977. Il respira un

grand coup :

– Un fractionniste 5 !

Il lui semblait parfois que la moitié de la population de Luanda avait été

du côté de Nito Alves. L’autre moitié avait tué la première. Le classeur

solidement coincé sous le bras, il repartit en direction de la surface. Il était

di cile de s’orienter là-dedans. Les étagères se croisaient devant lui, elles se

déplaçaient à la lumière incertaine de la lampe de poche, elles semblaient se

multiplier et former un labyrinthe prodigieux. Certaines s’appuyaient contre

les murs, dans un délire de fatigue, d’autres étaient tombées mortes sur le sol

boueux.

– Mon Dieu, pria le colonel, fais que cette lampe ne s’éteigne pas.

Il murmura cette phrase et la petite lumière frémit dans sa main, faiblit et

s’éteignit. Le colonel se souvint du vers d’une chanson :

“Le soir tombait tel un viaduc.”

Des vers lui venaient toujours à l’esprit dans les situations di ciles.

 

E um bêbado trajando luto/me lembrou Carlitos./A lua, tal qual a dona de um bordel,/pedia a cada

estrela fria/um brilho de aluguel.

 

Et un ivrogne en vêtements de deuil/me rappela Charlot./La lune, pareille à la tenancière d’un

bordel,/demandait à chaque étoile glacée/un étincellement de location.

 

Il trébucha sur un amoncellement de classeurs éparpillés et s’assit dessus.

“L’ivrogne et l’équilibriste.” João Bosco chantant des vers d’Aldir blanc. Il n’y

voyait rien. Noyé dans l’obscurité, il entendait partout autour de lui les rats

couiner avec férocité. Ils étaient là, à ses pieds, attaquant les rapports de police,

dévorant avec avidité les confessions des torturés, prospérant et engraissant avec

les secrets d’État.

Un collègue le délivra deux heures plus tard, le colonel avait déjà

reparcouru en pensée l’intégralité de sa vie. Il s’agissait là d’une espèce de jeu : si à vingt-deux ans il n’avait pas décidé de revenir en Angola et de s’enrôler

dans les forces armées, simplement pour contrarier son père, il serait une autre

personne. Un biologiste, peut-être un vétérinaire. Il vivrait encore au Portugal.

Il enseignerait dans un lycée de banlieue, il aurait épousé une blanche, aurait

deux enfants mulâtres, assisterait le dimanche après-midi à des matchs de foot.

Si cinq ans plus tard, un soir mélancolique, à Luena, le général Rufo ne l’avait

pas invité à monter dans un hélicoptère.

– Venez avec nous, major. Il s’agit d’une expérience scienti que

importante : nous voulons savoir si les coqs volent, il n’aurait pas déserté. Il

serait toujours dans l’armée, non plus dans le commandement de lutte contre

le banditisme, mais à un poste bureaucratique à Luanda et il dormirait sur ses

deux oreilles. Aurait-il pu refuser la proposition de travailler au ministère ?

– Nous allons oublier que vous avez déserté, major, vous serez transféré

directement dans les cadres du ministère et vous conserverez votre grade.

Peut-être. Probablement aurait-il connu quelques mauvais moments, il

aurait éventuellement fait de la prison, aurait été passé à tabac, mais gagnerait

maintenant beaucoup d’argent au service d’une entreprise étrangère. Assez

d’argent pour s’acheter un bateau. Il passerait ses dimanches à pêcher au large

du Mussulo. Il serait heureux. Il soupira. Refaire sa vie en pensée était une

sorte de jeu auquel il se livrait dans des moments comme celui-ci. Il perdait

toujours.

Dans le classeur, il y avait deux feuilles tapées à la machine contenant des

déclarations recueillies au cours d’un interrogatoire :

“Q : Age ? R : Dix-huit ans. Q : Profession ? R : Étudiant. Q : Tu as été

arrêté dans l’appartement du camarade Coelho. Cela fait combien de temps

que tu connais ce camarade ? R : Je ne le connaissais pas. Je suis allé chercher

chez lui un colis de Lisbonne. Q : De la propagande contre-révolutionnaire ?

R : Non, camarade commissaire, je suis juste allé chercher de la morue. Q : De

la morue, tu es allé chercher de la morue ? R : Oui, camarade, du poisson

séché, de la morue.”

Réticences. Le colonel savait ce que signi ait le mot réticence dans un

document comme celui-ci.

“Q : Reprenons là où nous nous sommes arrêtés. Qu’est-ce que tu faisais

dans l’appartement du camarade Coelho ? R : Comme je l’ai dit avant, je jure que j’étais seulement allé chercher de la morue.”

Réticences. Le type était coriace.

“Q : Je te demande encore une fois ce que tu faisais dans l’appartement du

traître Coelho et je ne veux pas que tu me parles de poisson, tu m’entends ? R :

Oui, oui, camarade, en e et, je suis allé là-bas chercher de la propagande

contre-révolutionnaire.”

Le colonel soupira. Une note disait qu’Euclides était resté enfermé dans la

prison de São Paulo jusqu’en février 1978, sans qu’on ait pu apporter la preuve

d’un lien avec les fractionnistes.

Francisco Palmares se souvint du vieux Monte, le Grand Inquisiteur. Tout

le monde le connaissait au ministère : il avait travaillé depuis le début sur le

dossier des fractionnistes. Plus tard, il avait été emprisonné et accusé d’excès de

zèle. Après avoir été remis en liberté, il s’était réfugié à Porto Alexandre. Il y

élevait des langoustes. Palmares savait qu’il était actuellement à Luanda, en

visite dans sa famille, et qu’à la tombée du soir il faisait toujours un saut à la

brasserie Biker. Il le trouva tout seul à une table, en train de se consumer dans

cette lumière veloutée qui descend au crépuscule uniquement dans certains

endroits comme la vieille brasserie et qui rend toute chose triste – des

“oublioirs”, comme les appelait la poétesse Lídia do Carmo Ferreira, car les

gens se rassemblent dans ces endroits-là à cette heure pour oublier l’horreur du

présent.

Monte leva son verre lorsqu’il s’assit, mais ne dit rien. Il était vieux.

Palmares commanda un whisky pour lui et un autre pour l’ancien agent. Il le

dévisagea attentivement. Une chevelure rebelle, mais qui se raré ait déjà, une

barbe rêche comme du l de fer, des cernes profonds sous les yeux, un visage

jaune (presque vert). Cet homme aurait beau porter un costume sur mesure du

meilleur tailleur de Lisbonne qu’il continuerait à avoir l’air d’un mendiant. Il

lui donna une tape sur l’épaule :

– Vous autres les blancs, je veux parler des blancs d’ici, du pays, vous êtes

drôlement esquintés. Soit c’est la révolution qui ne vous convient pas, soit c’est

le climat.

Monte haussa les épaules :

– La révolution est nie. On ne te l’a pas encore dit ? Bon, si je ré échis un

peu, je comprends que personne ne te l’ait encore dit. Les cocus sont d’habitude les derniers informés, c’est pas vrai ?

Francisco feignit d’être o ensé :

– Qu’est-ce que tu racontes, mon vieux ? Tu me traites de cocu ?

L’autre lâcha un éclat de rire acide.

(une hyène pleurant)

– Tu ne l’es pas ? Nous autres, camarade, nous sommes les cocus de la

révolution !

Le colonel n’aimait pas qu’on l’appelle camarade. Cela ne lui avait jamais

plu. Il comprit qu’il n’aurait pas dû parler de révolution. Il était tombé juste

sans ré échir – la révolution était la maladie de l’agent. Il décida de ne pas y

aller par quatre chemins :

– Euclides Matoso da Câmara, ce nom te rappelle quelque chose ?

Monte sourit tristement :

– Je suis un homme ni, c’est vrai, mais ma mémoire est encore presque

aussi bonne que la tienne. De plus, il y a des individus qu’on n’oublie jamais.

Le nain se serait-il fourré dans de mauvais draps ?

Le colonel raconta ce qu’il savait. Monte l’écouta attentivement en

dégustant son whisky. Puis il demanda une cigarette :

– Personne ne le croit, mais j’ai arrêté de fumer…

Il attrapa la cigarette entre le pouce et le majeur et se carra sur sa chaise.

Palmarès essaya de se souvenir dans quel lm il avait vu un acteur fumer ainsi.

La fumée, dans cet espace, semblait capter la lumière du crépuscule et la rendre

encore plus amère.

– Ton petit bonhomme n’était évidemment pas lié aux fractionnistes. Il

était allé chercher quelque chose dans l’appartement de Coelho, un cochon de

lait rôti, je crois, à l’époque les gens risquaient leur peau pour un cochon de lait

rôti. J’ai su qu’il était innocent dès que je l’ai vu, mais je me suis rendu compte

aussi que tôt ou tard il nous attirerait des ennuis. J’ai décidé de l’incarcérer

pour son propre bien. Par prophylaxie. Je me souviens toujours de ce que mon

grand-père disait : bats ta femme tous les jours. Si toi tu ne sais pas pourquoi

tu la bats, elle, elle sait très bien pourquoi elle se prend une raclée.

Il se tut, écrasa la cigarette dans le cendrier et d’un geste découragé indiqua

les gens autour d’eux :

– Tu as remarqué que personne ne s’assoit à côté de moi ?