La Guerre des anges
(le Commandement nègre)
– T’es pas un mercenaire, au moins ?
Au bout de trois jours, Francisco prit son courage à deux mains et retourna
à l’hôtel. Il était déboussolé. L’hôtel était sa maison. Là, étendu sur son lit, il
ré échissait plus facilement. Il ne se décida à téléphoner à Euclides qu’après
l’avoir vu, très emprunté dans un costume en lin écru, devant la table où
pérorait Jararaca.
– Alors, on se voit dans mon café préféré, à six heures pile.
Francisco aime bien manger légèrement dans le salon de thé Colombo.
Euclides le sait. La police aussi peut-être. Le colonel en le une chemise en
authentique soie chinoise, un batik discret, avec des dessins noirs sur un fond
crème. Il l’a achetée à Paris, lors du dernier Noël. Il étrenne des chaussettes
noires, avec des souliers de la même couleur. Si on l’arrête, au moins il sera
élégant. Il se souvient du vieux Feliciano Palmares : “Aucun ru an ne s’attaque
à un homme bien mis.” Il aimerait bien que le vieux ait raison.
(le Commandement nègre)
L’après-midi s’est rafraîchie. Une eau sombre otte au-dessus de la ville. Le
tumulte urgent de la foule qui se coudoie dehors parvient jusqu’à eux, en
même temps que la brise humide. Des dames prennent le thé, bien droites,
visage tiré, débarrassé de toute ride, avec un léger sourire dépourvu
d’expression. Les femmes de la bourgeoisie de Rio se ressemblent toutes. On
raconte l’histoire d’un type qui fait la connaissance de deux amies et qui pense
qu’elles sont sœurs :
“Vous êtes jumelles ?“ leur demande-t-il. L’une d’elles, un peu gênée,
avoue : “Non, nous ne sommes même pas parentes – nous fréquentons le
même chirurgien esthétique.”
Euclides commande un chocolat chaud.
– Si un jour, tu entends dire que l’avion dans lequel je voyageais est tombé
et que tous les passagers sont morts sauf un, débouche une bouteille de
champagne et célèbre l’événement, j’ai l’habitude d’être l’unique survivant.
Il rit. Ses éclats de rire explosent comme de joyeux éclairs colorés dans
l’atmosphère sombre du café. Une dame pose sa tasse sur la table et le regarde
avec rancœur. Elle dit à l’amie en face d’elle à voix basse, mais su samment
haut pour que les deux Angolais l’entendent :
– Je suis sûre que ces deux-là ne sont pas brésiliens !
Le journaliste l’ignore :
– Les gens de petite taille courent moins de risques dans une catastrophe,
car, évidemment, leur surface exposée est moins grande. Dans le cas d’un
tremblement de terre, par exemple, un type comme toi a cinquante pour cent
de plus de probabilités d’être blessé que quelqu’un comme moi. Dans
l’hypothèse d’une fusillade, mes chances de survivre sont encore plus grandes.
Il raconte qu’il s’est borné à rester immobile, près de l’église, pendant que
les balles dansaient dans un éblouissement autour de lui. Cette nuit-là, il n’est
pas retourné à la pension Esperança et la suivante non plus, ni celle d’après. Il a
dormi sur le morro, ou s’y est endormi, pendant toujours très peu de temps et
en sursautant, répartissant son sommeil entre di érentes maisons. Il a
enregistré des témoignages, participé à des discussions, aidé la communauté à
dire adieu à ses morts, poussé par la révolte et par la certitude d’assister à un
moment historique. Il a interviewé Jararaca. Il l’a entendu défendre la création
d’un commandement uni é, d’un front des armées du tra c, et prendre
publiquement la défense des noirs opprimés des favelas. Le Commandement
nègre, toutefois, n’est qu’un nom. Jararaca n’a pas réussi à convaincre les chefs
du Commandement Vermelho, Rouge et du Troisième Commandement de
participer à cette aventure. “Le crime, c’est le crime, la politique c’est la
politique”, avait rétorqué un des tra quants, incarcéré dans la prison de Bangu,
quand Jararaca lui avait téléphoné. Ce qu’il voulait dire, c’est qu’il menait cette
vie-là pour s’enrichir (un objectif honnête) et non dans le but absurde de
soulever les masses populaires et de prendre la tête d’une révolte armée.
“Dans ce pays, avait-il dit, un noir avec du fric devient un blanc. Oublie
cette histoire de guerre des races, mec, tu es noir seulement si tu le veux bien.”
Euclides raconte tout cela avec passion. Francisco Palmares est déconcerté.
Il avait imaginé tout cela. A présent, pourtant, il se sent dépassé par la réalité.
– Ce n’était pas ce que tu voulais ?
Les yeux du journaliste s’en amment. Rire goguenard. Le colonel ne sait
que répondre. Il a toujours été un spectateur, du moins depuis l’accident sur
l’île, même quand de temps à autre c’est à lui de jouer le rôle principal.
Pendant l’attaque du Morro da Barriga par les forces de police, par exemple, il
n’a éprouvé aucune émotion. Il s’est vu lui-même, arme au poing, se frayant un chemin comme s’il était assis tranquillement dans un cinéma ou dans sa
chambre à l’hôtel Glória, en train de jouer à un jeu vidéo. Euclides lui tend
une petite chemise cartonnée.
– Ce sont des coupures de presse. Certaines parlent de toi.
Francisco sort les articles de la chemise. Le journaliste a pris soin de
souligner certains passages. Il lit. La police recherche des mercenaires angolais
impliqués dans la guerre des anges. La guerre des anges ? Euclides explique que
six des garçons qui ont été tués participaient à la procession. Lui-même a pris
des photos des corps. Une des images, publiée par le Diário do Rio, montre un
ange noir, ailes éployées, couché au fond d’un ravin. Francisco lit des phrases
ici et là dans d’autres journaux. Un des policiers qui a participé à l’assaut du
morro a déclaré à notre reporter qu’il avait vu un grand noir, vêtu avec élégance,
assassiner de deux coups de feu à bout portant un des agents. Le policier, qui a
demandé à ne pas être identi é, a rme que ledit individu, sûrement un militaire,
criait des instructions aux bandits avec un fort accent portugais.
– Moi ? Moi, j’ai un accent portugais ?! C’est inimaginable ! Ces mecs sont
des crétins nis ! Ils sont incapables de distinguer une prise électrique d’un
groin de cochon.
Euclides sourit, amusé.
– Bon, au moins ils t’ont trouvé élégant.
– Et maintenant?
– Maintenant ? Soit tu retournes à Luanda, soit tu assumes ton rôle dans
cette aventure. Tu n’as pas d’autre choix.
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