La Guerre des anges
Ilha Grande, Saco Do Ceu, Seize Heures.
ILHA GRANDE, SACO DO CEU,
SEIZE HEURES.
(agonie au paradis)
Un solide hamac de nylon relie à la proue les deux otteurs du catamaran.
Étendu dans le hamac, vêtu d’un simple bermuda noir, portant des lunettes de
soleil, Francisco Palmares fume un cigare. Une serviette roulée lui sert
d’oreiller. La fumée, humide et mélancolique, l’enveloppe, tout comme la
brume elle-même. L’île semble otter, vague, verte, sur le plomb lourd des
eaux. Les cocotiers courbés, prostrés, aux épaisses chevelures ébouri ées, les
collines encaissées saturées d’eau, le ciel trouble, tout à l’entour l’attriste et le
déprime. Il pense à Florzinha. Il s’e orce de penser à elle avec rancœur. Il
sursaute encore au souvenir de la colère d’Euclides, quelques jours auparavant,
quand il lui a expliqué pourquoi il ne pouvait pas retourner à l’hôtel Glória.
Jobard ! Crétin ! Le petit bonhomme lui était presque tombé dessus à bras
raccourcis. Et lui, faisant le dos rond, comme un môme e rayé, lui avait
aussitôt donné raison. Oui, il avait été stupide, mais comment aurait-il pu agir
autrement ?
– J’avais tellement envie de lui faire con ance…
– Lui faire con ance ?! Faire con ance à cette femme ? Il aurait mieux valu
o rir ton cœur à une vipère !
Quand Anastácia apprit cette histoire, elle lui prêta le bateau. Elle estimait
qu’il devait disparaître pendant un certain temps, deux semaines, un mois, et
pendant ce temps-là ils ré échiraient à la conduite à tenir ensuite. Euclides
l’accompagna. Lui non plus ne se sentait pas très en sécurité et de plus il avait
besoin de repos. Tous deux se trouvent donc là, en compagnie d’un marin plus
très jeune, un mulâtre taciturne qui avait travaillé pour le père d’Anastácia
pendant plus de trente ans. Pendant la journée ils naviguent à la voile au milieu
de la splendeur secrète des îles. Ils nagent. Ils pêchent. Ils lisent. Ils déjeunent dans quelque restaurant rustique, sur une plage abandonnée, puis remontent à
bord du bateau. Ils nagent. Ils pêchent. Ils lisent. A la tombée du soir, ils
jettent l’ancre dans les eaux mortes d’une baie quelconque, dînent frugalement
et dorment. Quinze jours se sont écoulés. Le colonel a la peau lisse et brillante
d’un animal en bonne santé, il s’est laissé pousser la barbe, ses muscles tendus
luisent au soleil – quand le soleil se montre. Aujourd’hui, cependant, il a plu
toute la journée, une pluie ne qui a refroidi l’atmosphère, une vraie
désolation, et Francisco a l’impression qu’il en a toujours été ainsi depuis que
Dieu a créé le monde, ou depuis que le monde s’est créé lui-même, après quoi
les hommes ont créé Dieu, et qu’il en sera ainsi jusqu’à la n des temps. Il a
essayé de lire (il est en train de relire Nuno Júdice), mais il n’y est pas parvenu.
É impossível que o sol recupere o seu rumo/No horizonte – apesar da madrugada e das estranhas aves/Que
a cantam em uníssono, deixando entrever uma luz inútil/Nos corredores da memória.
Il est impossible que le soleil retrouve sa route/A l’horizon – malgré l’aurore et les oiseaux
étranges/Qui la chantent à l’unisson, laissant entrevoir une lumière inutile/Dans les corridors de la
mémoire.
Et ainsi de suite. Il sent qu’il s’enfonce dans la vase du désespoir. Il
reconnaît les signes. L’apathie. Une fatigue non pas du corps, mais de l’esprit.
Un abandon, l’âme qui s’en va à vau-l’eau, les sirènes qui hurlent dans le port.
Un après-midi identique à celui-ci, à Berlin, l’a trouvé penché au-dessus du
parapet d’un viaduc. Autour de lui tout était couleur de cendres, les immeubles
et le ciel, les passants et les chiens, y compris les yeux des chiens, tout avait la
même teinte funeste, qui semblait venir du dedans, comme la sueur. En
contrebas, des trains passaient, indi érents. Il y avait une cabine téléphonique à
côté et il avait appelé Dona Ermelinda. Il voulait entendre la voix de sa mère
avant de sauter. Il n’avait pas dit grand-chose, deux ou trois phrases creuses,
mais à sa façon de les énoncer, la vieille dame avait tout compris.
– Ne pense pas à faire ça, mon petit. N’y pense pas, car j’irai te chercher,
où que tu te trouves, et je te anquerai une rouste du tonnerre. Maintenant,
mon petit, tu vas me boire un thé bien chaud, tu vas te reposer, dormir, et
demain matin, dès que tu te réveilleras, tu me retéléphoneras.
Francisco avait obéi. Il y avait dans la voix de sa mère une telle fermeté,
une telle autorité, qu’il n’avait pu qu’obéir. Le lendemain il avait à nouveau téléphoné. Dona Ermelinda l’avait accueilli chaleureusement.
– Mon ls, lui avait-elle dit, n’oublie jamais que c’est moi qui ai fait ton
corps. C’est moi qui t’ai mis au monde, moi qui t’ai élevé. Tu ne me dois pas
seulement obéissance. Avant de rendre des comptes à Dieu, c’est à moi que tu
dois le faire.
Il songe à appeler sa mère. Il se lève, se retourne lentement, en quête d’un
horizon dégagé pour le balayer des yeux. On dirait qu’ils sont au beau milieu
d’un lac. La terre enserre la mer. Subitement l’eau s’agite sur sa gauche dans un
tumulte de bulles et il voit surgir Euclides, avec un masque de plongée, un
tuba et de longues palmes bleu de cobalt. Le journaliste adore plonger. Il
arrache le masque de la main droite, aperçoit le colonel penché par-dessus bord
et lui adresse des signes joyeux.
– C’est magni que ! crie-t-il. Je veux mourir dans la mer.
La joie d’Euclides est presque insultante pour Francisco. Bon sang ! Ce
type est toujours gai, il ne respecte pas la tristesse des autres. Il le voit grimper à
bord, se sécher avec une serviette, s’étendre sur une chaise longue et prendre un
livre : Psychedelics Encyclopedia. Dernièrement, il ne lit que des livres sur les
hallucinogènes. Il a apporté sur le bateau une petite bibliothèque spécialisée.
Hier, il lui a raconté son expérience étrange dans l’appartement d’Anastácia.
Toutefois, le colonel ne l’a pas pris au sérieux.
– Nous ne sommes plus dans les années 60, a-t-il plaisanté. Et tu n’as plus
dix-huit ans. Carlos Castañeda est mort et en plus, mon pote, ce type-là était
un blu eur.
Euclides est irrité :
– J’ai parlé à ma mère !
– Je croyais que tu ignorais qui étaient tes parents…
– Eh bien, maintenant je le sais.
– Comment lui as-tu parlé ? Tu ne vas pas me dire que tu l’a vue en
rêve ?….
– Je l’ai vue, j’ai parlé avec elle, mais je ne sais pas si c’était un rêve…
– Qu’est-ce qu’elle t’a dit ?
– Elle m’a dit qu’elle avait veillé sur moi.
– C’est tout ?
Le journaliste lui tourne le dos.