La Guerre des anges

José Eduardo Agualusa · Chapitre 39 sur 74

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La Guerre des anges

Rio de Janeiro, Hôtel Glória, Mardi Matin. Une Lumière Immense Flotte Au-Dessus de la Ville.

RIO DE JANEIRO, HÔTEL GLÓRIA, MARDI MATIN.

 

UNE LUMIÈRE IMMENSE FLOTTE AU-DESSUS DE LA VILLE.

 

(triste comme un boléro)

Francisco Palmares hume le léger parfum qui subsiste dans l’ascenseur et se

souvient de Florzinha, l’authentique. Il pense néanmoins que c’est le souvenir

de la femme qui fait ressurgir celui du parfum – Jaipur, de Boucheron. Cela lui

arrive fréquemment. Il remarque pour la première fois les magni ques boiseries

sculptées. Tout ce qui a été un jour grandiose à l’hôtel Glória et qui depuis a

vieilli et s’est avili, reste encore intact dans le petit habitacle mobile. L’ascenseur

s’arrête avec un soupir et Francisco sort. Il longe les couloirs déserts, tourne à

des coins, s’engage dans d’autres corridors, jusqu’à arriver devant sa porte. A

présent, le parfum est plus intense. Cela le déconcerte. Il ouvre la porte avec

prudence et entre. A l’intérieur, il fait sombre. La lumière ne fonctionne pas.

En quatre pas il atteint la fenêtre et écarte les rideaux. Florzinha, l’authentique,

le regarde, étendue sur le lit, avec l’espièglerie des premiers jours.

– Je t’ai fait peur ?

Francisco ne sait que dire.

– Comment es-tu entrée ?

Elle hausse ses épaules nues. Le drap descend dans ce geste, révélant des

petits seins parfaits, avec leurs mamelons noirs dressés.

– J’ai appris avec toi, mon ami, tu ne t’en souviens plus ? Tu m’as appris à

ouvrir n’importe quelle serrure.

Nerveux, Francisco entrelace ses doigts et les fait craquer. Il se sent au bord

des larmes. Florzinha est là, pareille à la jeune femme qu’il garde intacte dans sa

mémoire, et pourtant elle est autre. Sa peau lui semble plus rude, ou ses yeux,

ou les deux. Quelque chose d’irrémédiable est en trop chez elle, ou en est

absent. Le colonel lui tourne le dos, ouvre la fenêtre et se penche dans le clair

de lune. Un homme ne pleure pas. Florzinha murmure :

– Tu ne m’embrasses pas ?

– Pourquoi es-tu venue ?

– Parce que tu le mérites. Je t’ai écrit. Tu as lu ma lettre ?

Sa voix a la chaleur humide de Luanda. Non, il ne veut pas l’embrasser. Ce

serait embrasser le passé, sa faute, l’angoisse des années qui ne reviennent plus.

– Tu vois, elle m’aime bien…

La femme lui montre la tarentule, posée sur la douce nuit de sa poitrine.

Un petit feu concentré qui se déplace précautionneusement, d’abord une patte,

puis l’autre, en direction de l’éclat limpide du drap.

– Attention ! Ses poils provoquent une irritation. Sans compter qu’elle

peut mordre. La eraphosa blondi est un animal dangereux…

– Allons, allons, colonel, nous sommes de la même espèce. Nous ne

mordons que les mâles. Nous dévorons les mâles après la copulation. Elle porte

mon nom, je suppose ?

Oui. Florzinha ne s’appelle pas Florzinha. Florzinha est le surnom que le

Vieux lui a donné dès qu’il l’a vue, nouveau-née, sanglotante, agitant ses petits

bras perplexes, dans un hôpital à Berlin. Florzinha s’appelle Rosa – en

hommage à Rosa Luxembourg. Francisco inspire profondément. Il en le des

gants, s’approche du lit, cueille la tarentule d’un geste rapide et la replace dans

sa boîte de cristal. Florzinha lui sourit :

– Tu ne m’embrasses toujours pas ?

Il s’assied sur le lit et la prend dans ses bras. Sa peau est douce et chaude.

Francisco serait capable de la reconnaître les yeux fermés, comme il fait à

présent, rien qu’en la touchant. Il descend lentement la main le long du dos de

la femme, se laissant guider par de tout petits grains de beauté, retrouvant des

chemins qu’il ne pensait plus parcourir. Une vieille chanson de Chavela Vargas

lui vient sur les lèvres :

 

Uno vuelve siempre

a los viejos sitios

donde amó la vida

y entonces comprende

cómo están de ausentes

Las cosas queridas.

Nous revenons toujours dans les endroits où nous avons aimé la vie. Et ce

n’est qu’alors que nous comprenons que tout ce que nous avons aimé ne

reviendra jamais plus. L’amour est simple, et le temps dévore les choses simples.

Attarde-toi ici, sous la lumière de ce soleil de midi. Ici, tu trouveras ton pain au

soleil et la table mise.

– Tout compte fait, dit-il, la tristesse est la mort lente des choses les plus

simples.

Elle le regarde en silence. Elle lui plante ses ongles dans la nuque,

l’embrasse sur la bouche. Ses lèvres ont un goût acide, de tabac et de solitude ;

sa langue cherche la sienne. Francisco se laisse conduire. Il plonge dans ce

baiser comme dans un abîme. Il pense à cela. A un abîme. Il se souvient que

Teixeira de Pascoaes préférait écrire abîme avec un y, comme jadis : abyme. Le y

l’entraînant vers le fond. Elle le lâche. Il respire.

– Avec toi, la vie ressemble à un boléro.

D’un geste brusque elle écarte le drap. Les yeux de Francisco Palmares

descendent le long de son corps – les petits seins dressés, le ventre lisse, le

nombril doux et profond, le sexe. Les jambes ont été amputées au ras des

genoux.

 

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