La Guerre des anges

José Eduardo Agualusa · Chapitre 4 sur 74

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La Guerre des anges

(le plus petit géant du monde)

– Des bobards ! Moi, je sais, tout le monde sait, que c’est toi-même qui as

inventé cette absurdité.

Il ouvrit la porte et sauta du véhicule :

– Cet homme est vivant ! cria-t-il. Vous ne voyez pas que cet homme est

vivant ?!

Le garçon qui avait arrosé les corps d’essence sourit. Francisco aperçut ses

dents magni ques :

– Nous l’avons mal tué, chef, mais le feu nira le boulot…

Le colonel lui asséna un violent coup de pied, il arracha le général au tas de

cadavres, le prit dans ses bras et le porta vers la jeep.

– On va le déposer à l’hôpital militaire, ordonna-t-il, et ensuite on ira au

ministère.

Monte haussa les épaules. Il savait qu’il était inutile de discuter avec

Francisco. Ils s’arrêtèrent à l’hôpital, laissèrent le général aux urgences et se

dirigèrent vers le bâtiment du ministère. Le colonel prit congé avec un signe de

tête et alla directement dans son bureau. Il voulait communiquer lui-même la

nouvelle au Vieux. Il composa un numéro secret, mais l’appel aboutit au

ministère des Pêches. Il re t le numéro et un type quelconque prit l’appel en

hurlant en lingala, pendant que derrière lui Papa Wemba chantait Maria

Valência. Il dut refaire le numéro encore cinq fois. Finalement, la secrétaire

personnelle du Président décrocha. Francisco alla droit au but :

– Ici le colonel Palmares. Dites au camarade président qu’Euclides Matoso

da Câmara a été enterré aujourd’hui. J’ai assisté moi-même à l’enterrement.

 

(le plus petit géant du monde)

Euclides mesure un mètre treize, soit approximativement la taille d’un

enfant de quatre ans.

– Cet homme est un géant, se plaisait à dire Cunha de Menezes.

Il ne plaisantait pas. Chaque fois qu’il disait cela, sa voix en ait d’orgueil.

Cet après-midi-là, en voyant le journaliste promener sa bonne fortune dans la

foire, Francisco Palmares comprend ce que l’Indien voulait dire : le nain avance

avec l’assurance insolente d’un colosse. Les gens le regardent avec stupéfaction.

Certains murmurent entre eux, le désignent du regard après qu’il est passé,

mais personne ne rit. Peu de gens osent rire d’Euclides Matoso da Câmara.

Le colonel tâte le sac de cuir où il range son pistolet pendant qu’il suit son

mort à une distance prudente à travers le labyrinthe tumultueux des baraques.

Euclides passe avec un sourire dans la section des viandes. Heureusement, il ne

s’arrête pas. La puanteur dense des carcasses oblige Francisco Palmares à se

souvenir de nouveau de Luanda. Il paierait cher pour que quelqu’un arrache de

son cerveau avec une pince, une à une, ces images, comme on extirpe des

épines. Certains prennent des médicaments pour améliorer leur mémoire. Lui

prendrait volontiers quelque chose pour lui nuire.

Déjà Euclides disparaît en continuant à sourire, en chantonnant, entre les

baraques de boissons, trop hautes pour qu’on puisse voir quoi que ce soit. Un

vieillard assis par terre, jambes croisées, vend des objets d’artisanat du Nord-

Est. Cette fois, le journaliste s’arrête. Il échange quelques mots avec le

marchand, choisit une girafe jaune, paie et reprend son chemin. Il n’y a pas de

girafes en Amérique latine. Les girafes sont africaines. Francisco Palmares songe

à interpeller le vieil homme.

– Pourquoi on fabrique des girafes dans le nord-est du Brésil ?

Au même instant, toutefois, il se souvient d’un artisan dans l’île de Luanda

qui sculptait des pingouins dans un bois noir. Un jour il l’avait questionné :

– Pourquoi diable vous sculptez des pingouins ? Le pingouin n’est pas un

animal angolais. Vous avez déjà vu un pingouin vivant devant vous ? Vous

devriez fabriquer des éléphants, des girafes, des hippopotames, des rhinocéros,

ça oui.

L’homme l’avait regardé avec un large sourire moqueur :

– Je n’ai jamais vu de pingouin, c’est vrai, mon cher. Mais je n’ai jamais vu

non plus d’éléphant. Vous en avez vu, vous ?

C’est ce qu’on appelle la sagesse populaire.

Euclides se hisse sur une chaise, s’installe, boit un jus de fruit. Francisco

Palmares s’assoit dans un des coins du bar, un local immense, recouvert d’une

toile bleue, appelé Baraque de Lampião3, de façon à pouvoir surveiller le

journaliste à son insu. Derrière lui, un vendeur de disques s’e orce

d’augmenter le volume de la musique de façon à couvrir la concurrence à

quelques mètres de là ainsi que l’orchestre régional qui se produit sur une

petite scène improvisée à côté de la cuisine de la Baraque de Lampião. Le

colonel commande une bière et un plat de viande séchée au soleil. Il voit passer un marchand de barbe à papa ; l’homme, un noir très noir et très maigre,

transporte sa marchandise dans des sacs en plastique attachés au bout d’une

longue gaule. Il erre entre les tables au gré de la brise, plus léger que l’air,

comme si les sacs pleins de coton bleu ciel et rose pâle étaient des ballons

remplis d’hélium. Un couple danse seul sur la piste. Elle, laide et grosse, vêtue

sans goût d’un bermuda jaune et d’un gilet noir ; lui, coi é d’un chapeau de

cow-boy sombre et trop grand qui lui tombe sur les yeux. Un petit homme

avec un appareil du genre Polaroïd en bandoulière s’approche de la table :

– Une photo, jeune homme ?

Mais le colonel le chasse avec agacement. La première fois qu’il avait vu un

photographe ambulant, ç’avait été à Lisbonne, sur la place du Rossio, un type

avec une grande caisse en bois montée sur un trépied qui essayait d’attirer des

clients au milieu de l’e ervescence tou ue des pigeons. Cela l’avait beaucoup

impressionné. Il devait avoir encore cette photo quelque part, lui, un gamin de

six ans, et son père, un monsieur de trente-six ans, tous deux avec une

expression sombre, presque menaçante, debout, au cœur même de l’empire.

Deux semaines plus tard, Feliciano Palmares avait quitté clandestinement

Lisbonne et avait rejoint les guérilleros d’Agostinho Neto à Brazzaville. Il

n’avait retrouvé sa famille que lorsque les militaires portugais avaient renversé

la dictature. Il se remet à observer Euclides de dos, à quelques mètres devant

lui ; le journaliste a un livre ouvert sur les genoux. A présent, de nombreux

couples dansent sur la piste. L’orchestre, composé de cinq musiciens, attaque

un 4 forró. L’enthousiasme du groupe est tel qu’il réussit presque à faire oublier

la criaillerie âpre des haut-parleurs. Un vent violent gon e les auvents de toile.

Les couples ondulent sur la piste. Des noirs, des mulâtres, des métis de blanc et

d’Indien, des blancs. Francisco Palmares remarque une jeune lle blonde à l’air

distingué, jolie, dans les bras d’un mulâtre avec des yeux mélancoliques en

amande et une crinière sauvage rejetée sur les épaules. La musique en e avec

emportement pendant que le vent déchaîné fait grincer les fers et claquer les

auvents de toile. La blonde frissonne dans les bras du mulâtre, elle plonge ses

yeux verts dans les yeux profonds de Francisco Palmares, elle se mordille les

lèvres et sourit. Indi érent à tout, Euclides lit.

Que lit-il donc ?