La Guerre des anges
(le plus petit géant du monde)
– Des bobards ! Moi, je sais, tout le monde sait, que c’est toi-même qui as
inventé cette absurdité.
Il ouvrit la porte et sauta du véhicule :
– Cet homme est vivant ! cria-t-il. Vous ne voyez pas que cet homme est
vivant ?!
Le garçon qui avait arrosé les corps d’essence sourit. Francisco aperçut ses
dents magni ques :
– Nous l’avons mal tué, chef, mais le feu nira le boulot…
Le colonel lui asséna un violent coup de pied, il arracha le général au tas de
cadavres, le prit dans ses bras et le porta vers la jeep.
– On va le déposer à l’hôpital militaire, ordonna-t-il, et ensuite on ira au
ministère.
Monte haussa les épaules. Il savait qu’il était inutile de discuter avec
Francisco. Ils s’arrêtèrent à l’hôpital, laissèrent le général aux urgences et se
dirigèrent vers le bâtiment du ministère. Le colonel prit congé avec un signe de
tête et alla directement dans son bureau. Il voulait communiquer lui-même la
nouvelle au Vieux. Il composa un numéro secret, mais l’appel aboutit au
ministère des Pêches. Il re t le numéro et un type quelconque prit l’appel en
hurlant en lingala, pendant que derrière lui Papa Wemba chantait Maria
Valência. Il dut refaire le numéro encore cinq fois. Finalement, la secrétaire
personnelle du Président décrocha. Francisco alla droit au but :
– Ici le colonel Palmares. Dites au camarade président qu’Euclides Matoso
da Câmara a été enterré aujourd’hui. J’ai assisté moi-même à l’enterrement.
(le plus petit géant du monde)
Euclides mesure un mètre treize, soit approximativement la taille d’un
enfant de quatre ans.
– Cet homme est un géant, se plaisait à dire Cunha de Menezes.
Il ne plaisantait pas. Chaque fois qu’il disait cela, sa voix en ait d’orgueil.
Cet après-midi-là, en voyant le journaliste promener sa bonne fortune dans la
foire, Francisco Palmares comprend ce que l’Indien voulait dire : le nain avance
avec l’assurance insolente d’un colosse. Les gens le regardent avec stupéfaction.
Certains murmurent entre eux, le désignent du regard après qu’il est passé,
mais personne ne rit. Peu de gens osent rire d’Euclides Matoso da Câmara.
Le colonel tâte le sac de cuir où il range son pistolet pendant qu’il suit son
mort à une distance prudente à travers le labyrinthe tumultueux des baraques.
Euclides passe avec un sourire dans la section des viandes. Heureusement, il ne
s’arrête pas. La puanteur dense des carcasses oblige Francisco Palmares à se
souvenir de nouveau de Luanda. Il paierait cher pour que quelqu’un arrache de
son cerveau avec une pince, une à une, ces images, comme on extirpe des
épines. Certains prennent des médicaments pour améliorer leur mémoire. Lui
prendrait volontiers quelque chose pour lui nuire.
Déjà Euclides disparaît en continuant à sourire, en chantonnant, entre les
baraques de boissons, trop hautes pour qu’on puisse voir quoi que ce soit. Un
vieillard assis par terre, jambes croisées, vend des objets d’artisanat du Nord-
Est. Cette fois, le journaliste s’arrête. Il échange quelques mots avec le
marchand, choisit une girafe jaune, paie et reprend son chemin. Il n’y a pas de
girafes en Amérique latine. Les girafes sont africaines. Francisco Palmares songe
à interpeller le vieil homme.
– Pourquoi on fabrique des girafes dans le nord-est du Brésil ?
Au même instant, toutefois, il se souvient d’un artisan dans l’île de Luanda
qui sculptait des pingouins dans un bois noir. Un jour il l’avait questionné :
– Pourquoi diable vous sculptez des pingouins ? Le pingouin n’est pas un
animal angolais. Vous avez déjà vu un pingouin vivant devant vous ? Vous
devriez fabriquer des éléphants, des girafes, des hippopotames, des rhinocéros,
ça oui.
L’homme l’avait regardé avec un large sourire moqueur :
– Je n’ai jamais vu de pingouin, c’est vrai, mon cher. Mais je n’ai jamais vu
non plus d’éléphant. Vous en avez vu, vous ?
C’est ce qu’on appelle la sagesse populaire.
Euclides se hisse sur une chaise, s’installe, boit un jus de fruit. Francisco
Palmares s’assoit dans un des coins du bar, un local immense, recouvert d’une
toile bleue, appelé Baraque de Lampião3, de façon à pouvoir surveiller le
journaliste à son insu. Derrière lui, un vendeur de disques s’e orce
d’augmenter le volume de la musique de façon à couvrir la concurrence à
quelques mètres de là ainsi que l’orchestre régional qui se produit sur une
petite scène improvisée à côté de la cuisine de la Baraque de Lampião. Le
colonel commande une bière et un plat de viande séchée au soleil. Il voit passer un marchand de barbe à papa ; l’homme, un noir très noir et très maigre,
transporte sa marchandise dans des sacs en plastique attachés au bout d’une
longue gaule. Il erre entre les tables au gré de la brise, plus léger que l’air,
comme si les sacs pleins de coton bleu ciel et rose pâle étaient des ballons
remplis d’hélium. Un couple danse seul sur la piste. Elle, laide et grosse, vêtue
sans goût d’un bermuda jaune et d’un gilet noir ; lui, coi é d’un chapeau de
cow-boy sombre et trop grand qui lui tombe sur les yeux. Un petit homme
avec un appareil du genre Polaroïd en bandoulière s’approche de la table :
– Une photo, jeune homme ?
Mais le colonel le chasse avec agacement. La première fois qu’il avait vu un
photographe ambulant, ç’avait été à Lisbonne, sur la place du Rossio, un type
avec une grande caisse en bois montée sur un trépied qui essayait d’attirer des
clients au milieu de l’e ervescence tou ue des pigeons. Cela l’avait beaucoup
impressionné. Il devait avoir encore cette photo quelque part, lui, un gamin de
six ans, et son père, un monsieur de trente-six ans, tous deux avec une
expression sombre, presque menaçante, debout, au cœur même de l’empire.
Deux semaines plus tard, Feliciano Palmares avait quitté clandestinement
Lisbonne et avait rejoint les guérilleros d’Agostinho Neto à Brazzaville. Il
n’avait retrouvé sa famille que lorsque les militaires portugais avaient renversé
la dictature. Il se remet à observer Euclides de dos, à quelques mètres devant
lui ; le journaliste a un livre ouvert sur les genoux. A présent, de nombreux
couples dansent sur la piste. L’orchestre, composé de cinq musiciens, attaque
un 4 forró. L’enthousiasme du groupe est tel qu’il réussit presque à faire oublier
la criaillerie âpre des haut-parleurs. Un vent violent gon e les auvents de toile.
Les couples ondulent sur la piste. Des noirs, des mulâtres, des métis de blanc et
d’Indien, des blancs. Francisco Palmares remarque une jeune lle blonde à l’air
distingué, jolie, dans les bras d’un mulâtre avec des yeux mélancoliques en
amande et une crinière sauvage rejetée sur les épaules. La musique en e avec
emportement pendant que le vent déchaîné fait grincer les fers et claquer les
auvents de toile. La blonde frissonne dans les bras du mulâtre, elle plonge ses
yeux verts dans les yeux profonds de Francisco Palmares, elle se mordille les
lèvres et sourit. Indi érent à tout, Euclides lit.
Que lit-il donc ?